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14 Dec

Mon Algérie (I).

Publié par Circé  - Catégories :  #Chroniques, Kabylie, Algérie, Ecriture

dilem-photo-265-TV5-121207.jpgCe sont des images qui devraient être insoutenables.
Et pourtant chaque jour, elles s'accumulent subrepticement et polluent nos capacités à comprendre, raisonner, penser, imaginer, se révolter, agir...

Une horrible fatalité ou une insidieuse accoutumance qui nous fait tout juste tendre l'oreille et à peine réagir.

Oh, de toute façon, ils ne sont pas comme nous ces gens-là...
Ils s'étripent, on ne sait pas bien pourquoi et puis quelle importance.
Ce sont des fanatiques analphabètes et puis leur religion qui...

Des chiffres : 5ème attentat et 70 morts le 11 décembre dernier à Alger, plus de 150 depuis le début de l'année en Algérie, .
Des chiffres, des images, des gravats, des cratères, de la ferraille, du sang, des corps explosés, déchiquetés...

Alors bien sûr, condamnation unanime et internationale .
Une minute de silence à l'assemblée nationale.
Cependant une mer nous sépare, un continent.
D'un côté le Nord, de l'autre le Sud.

Nos capacités sont-elles les mêmes à s'émouvoir selon l'endroit où se déroulent de tels actes meurtiers ?
Je me pose souvent la question.
11 septembre 2001 : une date inscrite désormais dans la mémoire collective.
Les Etats-Unis et toute la communauté internationale hébétés, pantelants.
Un océan nous sépare aussi, un continent également.
Mais...Pays du Nord !

Nous serions-nous plus identifiés aux victimes du World Trade Center plutôt que celles d'Alger, Bagdad, Beyrouth, Casablanca...?
Et en Europe à celles de Madrid et Londres ?
Entre empathie, habitude et indifférence, selon que nous nous reconnaissons ou non, où nous situons-nous ?

imagek1.jpgL'Algérie, c'est ma Terre .
D'adoption, de coeur, d'esprit, de chair.
Alors ce que je vais vous en dire ne peut être que partial et/ou partiel.
Je ne suis pas journaliste, ni sociologue, ni historienne...

Et ce sera mon regard de Roumia *, mon ressenti, mon attachement profond à cette terre et aux gens qui sont mon autre famille que vous lirez.
Ce que j'en sais, ce que j'ai compris, ce que j'ai vu et ce que certains ont bien voulu me faire l'honneur de me confier sur leur façon de vivre et d'appréhender leur pays.

C'est donc en 2002 que je l'ai découverte, à peine sortie des dix années noires et terribles de massacres et tueries sans nom.
Et pourtant, à l'instant où j'ai foulé le sol de cette terre d'Algérie, je me suis sentie happée, aspirée, raptée par ce pays .

La poussière, la lumière, la chaleur, le parfum entêtant du jasmin dans la tiédeur du soir, l'appel à la prière qui résonne en un écho bondissant de mosquée en mosquée .
L'étrange mélopée du muezzin parfois aussi douce qu'un poème d'amour  tendrement susurré au creux de votre oreille ou bien tellement abominablement dissonante et criarde, qu'elle finit par vous vriller les tympans en un atroce tintamarre.
site-194.jpg
Ce sont aussi les montagnes du Mont Djurdjura, les magnifiques dunes de sable de Taghrit, Oran et ses plages, Bou Saada, M'sila curieuse ville ressemblant à un Sarcelles en plein désert et puis aussi les sites antiques de Tipasa et le Kbar Roumia (tombeau de la Chrétienne), Timgad, Cherchell ancienne Césarée et j'en passe tant, que je ne connais pas encore ...

L'Algérie, c'est aussi le ballet incessant des camions en tout genre transportant des matériaux de construction.
Des amas de détritus répandus n'importe où, en de gigantesques dépotoirs à ciel ouvert, le manque d'eau chronique, les odeurs nauséabondes des oueds où se déversent les eaux usées, la capacité des quelques usines de retraitement étant grandement insuffisante, les sacs en plastique que vous retrouvez partout, voletant même en plein désert (vous savez ces fameux sacs que l'on ne vous donne plus ici dans les grandes surfaces et qui sont écoulés là-bas...)...

Mais L'Algérie, ce sont aussi et avant tout ses habitants.
Des enfants, des femmes, des hommes, des personnes faites de chair et de sang .
Et c'est d'eux dont j'ai envie de vous parler dans une autre partie.

.../...
k2.jpg
*Roumia, ici la française, c'est ainsi que m'avait appellée la grand-mère de mon compagnon. J'avais écrit à son décès ce qui va suivre :

Roumia, en arabe, cela signifie la romaine et par extension la chrétienne, la française.

Selon le ton, l'emploi, il peut être simplement qualificatif : Vous êtes étranger en visite et donc règle de l'hospitalité oblige bien reçu ou bien extrêmement péjoratif et humiliant : Vous êtes celui (roumi)ou celle qui cristallise toutes les peur, crainte, rancune ; L'étranger, première transgression mais surtout tort ultime et rédhibitoire : non-musulman(e).

Roumia, c'est aussi ainsi que m'avait appelée la grand-mère de mon compagnon, lorsque je l'ai rencontrée la première fois en Algérie.
Mais dans sa bouche aucune animosité.

Elle savait simplement que son petit-fils recevait une amie française et ne connaissant pas mon prénom c'est ainsi qu'elle m'avait nommée.
Quand allait-elle arrivée ?

Elle m'attendait chez sa fille, la mère de mon compagnon.
Notre première rencontre a été un étonnement mutuel.

C'était une petite femme très mince à la peau étonnamment tannée par le soleil, ridée comme une vieille pomme possédant des yeux vifs et rieurs, couleur de jais.
L'âge l'avait voûtée mais elle marchait toujours d'un pas sur et ferme.
Elle ne portait ni voile, ni haïk.
Elle était seulement vêtue de la traditionnelle tenue des femmes kabyles aux couleurs si chatoyantes agrémentée d'un petit foulard noué sur le dessus de sa tête servant plus à discipliner sa chevelure qu'à la dissimuler.
Mais surtout son visage ainsi que son menton, ses mains et ses poignets étaient ornés de magnifiques tatouages berbères.

Me remontaient alors des bouffées d'enfance. Le souvenir de certaines femmes que j'avais côtoyées et qui fréquentaient comme ma mère le marché de Sarcelles.
Le regard furtif d'une enfant entre peur, étonnement et admiration.
A cette époque déjà, j'avais été intriguée, mais comme il était plus de mise de se taire que de poser des questions, je savais seulement qu'elles étaient étrangères, donc autres et que ceci expliquait cela.

Nous nous sommes donc saluées, l'une ne parlant pas un mot de français tandis que l'autre ignorait même jusqu'à l'existence du berbère.
Et pourtant nous nous sommes tout de suite comprises et adoptées.

J'ai aimé être assise à ses côtés, éplucher les légumes en sa compagnie tout en tentant de rentrer en communication avec elle, ce qui invariablement finissait par des éclats de rire.
Avec sa permission j'ai effleuré le contour des taouages qui la paraient et lui en ai demandé la signification.
Ceci se passait chez sa fille.
Et puis, je suis allée lui rendre visite dans sa montagne, le mont djurdjura.
J'avais déjà pu l'admirer auparavant à la fin de l'hiver avec ses cimes enneigées, alors qu'il faisait déjà chaud dans la vallée.

L'image de Jida (c'est ainsi que l'on nomme la grand-mère en kabyle) me hante toujours, celle d'une silhouette brune qui sautillait de pierre en pierre, comme un jeune cabri, pieds nus sous le soleil brûlant d'un après-midi d'été, venant à notre rencontre plutôt que d'attendre paisiblement sur le seuil de sa maison.
Elle m'a fait l'honneur de sa maison en pierre, surmontée d'un toit fait d'une sorte de torchis et de roseaux sur lesquels sont ensuite déposées des tuiles, la cour intérieure carrée desservant plusieurs corps de batiment.
Son jardin, ses figuiers, l'âne s'abritant du chaud soleil d'été à l'ombre d'un olivier...
Un après-midi dans sa maison.

Et puis, je suis repartie vers la France, non sans avoir ramené dans mes bagages un bidon d'huile d'olive.
Qui a été reçu en Kabylie sait de quoi je parle. Les compagnies aériennes aussi.

Elle était à cette époque légèrement souffrante.
Compte tenu de son âge sa fille (ma future belle-mère) ainsi que son petit fils ont tenté de la convaincre de consulter un médecin.
Quand celui qui allait devenir mon compagnon a commencé à appuyer avec plus de fermeté la demande de sa mère, sa grand-mère l'a regardé droit dans les yeux et lui a dit :
-" Toi, ne m'adresse plus jamais la parole tant que la Roumia ne sera pas revenue, vas la chercher !"

Je garde d'elle une présence très forte, et puis aussi deux petites photos : elle d'une part, son défunt mari d'autre part, photos qu'elle m'avait offertes à notre première rencontre.
Je me souviens également en souriant de sa réaction étonnante lorsqu'elle entendait une musique même légèrement scandée.
Elle dénouait alors sa chevelure, se balançait de droite et de gauche et battait la mesure.
Au grand dam de ses enfants et petits enfants qui veillaient au grain, fermaient illico presto la source de la dite musique pour ne pas qu'elle entre en transe.

Je sais par ailleurs que c'était une femme courageuse, au caractère bien trempé, ayant élevé ses enfants ainsi que ceux de la première épouse morte en couche.
Une résistante aussi, qui ravitaillait le maquis pendant la guerre d'indépendance ou de libération (appellation différente selon le côté de la méditerranée où l'on se trouve).
Elle a toujours refusé d'être à la charge de ses enfants, leur rendant visite mais repartant toujours dans sa maison, son baluchon sur l'épaule.
Indépendante et fière jusqu'au bout même dans son agonie que j'ai su douloureuse.
Elle a refusé de boire et de s'alimenter, sentant sa fin proche pour ne pas avoir la honte et l'humiliation de devoir dépendre d'une aide quelconque quant à son intimité.

Son souffle de vie s'est arrêté.
Mais Roumia me reste en tête comme un médaillon que l'on m'aurait offert.
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A
Azul, <br /> Quand les français débarquent en Algérie en 1830, les berbères qui connaissaient déjà par transmission orale, les conquérants Romains, avaient pensé que c'étaient eux qu étaient revenus, d'où le terme utilisé "irumiyen" pour qualifier les Européens. Quant aux arabophones, ils ne parlaent pas de roumis mais de "Gaouris". Le texte m'a permis de replonger dans une période récente, pas toujours heureuse. merci
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A
S'émouvoir de la beauté du monde, ses paysages, ses diversités, ses âmes qui se reconnaissent, sans rien y voir d'inconvenant. <br /> <br /> L'habitude est prise d'employer le terme de "civilisé" quand on parle d'un pays que tu appelles "du nord", alors même que la civilité a été perdue dans la soif de richesse, encore plus, encore et encore.<br /> <br /> Roumia c'est "vazaha" en malgache, mais qui peut aussi être employé pour les malgaches eux même qui auraient accédé à un statut social important ou qui auraient quitté Madagascar (perte de la connaissance de la culture malgache).<br /> Des mots qui résonnent dans mon coeur...
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C
C'est bien pour cela que je n'ai pas voulu parler de "civilisé".Sommes-nous plus civilisé qu'untel ou untel ? J'ai emmené mes filles en Algérie pour la première fois en 2003. Elles ont pleuré lorsque la fin des vacances a sonné. Nous y sommes revenues par trois fois depuis. Elles sont attendues par tous les enfants du quartier. Nous avons à peine le temps de poser les valises et tous les enfants sont là à frapper à la porte pour les demander.Et c'est une joyeuse sérénade où le français et le berbère se mêlent allègrement et ils se comprennent parfaitement.Etre d"ici ou d'ailleurs...Etre né quelque part, dit la Chanson de Maxime Le Forestier
B
Juste un mot. C'est beau simplement.<br /> Une question. Je connais des Algériennes et leur modernité saute aux yeux et il y a un sérieux décalage entre la réalité et ce que nous pensons.<br /> Bien sûr les bidonvilles, la corruption, le manque de volonté des gouvernants, l'inertie mais les jeunes algeriennes et algéreins ont soif de modernité et de cette France rêvée.<br /> Comment faire, sans ingérence, pour qu'ils sortent de tout ça ? Comment faire pour les aider ?<br /> J'ai appris dernièrement qu'il y avait en Algérie plus de dix journeaux, hebdos, ou autres imprimés en langue française. Qu'en est-il chez nous, à part El Watan ?<br /> Combien de générations encore faut-il pour que tout s'apaise ?
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C
Tu as raison pour leur modernité et leur soif de Liberté, leur envie de réelle Démocratie autrement que sous le vocable de République Démocratique et Populaire qui ne veut plus rien dire.En ce qui concerne les journaux j'y viendrai après mais tu as raison, la censure à tout crin, l'arrestation et emprisonnement des journalistes ( Mohamed Benchicou journaliste et rédacteur en chef du "Matin"), des amendes faramineuses à l'encontre même de Dilem, caricaturiste (celle sur le billet est de lui), d'autres journalistes, journaux, interdiction de paraître...etc...etc...
K
Ton texte sur "roumia" est très beau et émouvant. J'ai parfois l'impression d'entendre Tassadith, l'amie d'une amie (donc aussi un peu la nôtre) venue de Kabylie. Et au-delà, pourquoi cela me fait-il penser aux Cathares ? La droiture et la fierté de ces paysans des Pyrénées pourchassés par l'armée et l'Eglise. Avec le "consolatum" : refus de s'alimenter et de boire quand ils étaient à la dernière extrémité.<br /> Je connais un peu le marché de Sarcelles (si celui dont tu parles jouxte la gare RER de Garges) mais je préfère celui de Saint-Denis. Quant à celui de Montmorency, il est agréable mais beaucoup trop cher pour un marché !<br /> Quand j'ai débarqué d'Orléans en 1983, habituée à fréquenter en presque voisine celui de la Madeleine, le dimanche matin, j'étais sur le cul : un marché plus cher que les commerces voisins !...<br /> Sinon qui se souvient que dans les années 50 se tenait le samedi matin sur la Place du Martroi un marché de paysans où ceux-ce venaient négocier bétail et blé ? J'ai quelques souvenirs, sans plus (d'autant que nous avions école le samedi, toute la journée) et que si j'y suis passée avec mon père, sans doute en revenant de la bibliothèque municipale (rue Dupanloup) il y avait fort peu de choses à voir, seulement des hommes parlant en petits groupes, et qui allaient ensuite "boire une chopine" plus volontiers dans un grand rade pas très avenant dont le nom m'échappe, à l'angle de la rue Charles Sanglier qu'à La Chancellerie, trop "classe" pour eux.<br /> Je vois que nousa vons interchangé nos lieux de vie.
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C
Tu as^parfaitement raison sur la droiture et la fierté du peuple algérien, des Kabyles aussi qui ont été les combattants les plus ardents lors de la "guerre de Libération", (à dessein, j'emploie le terme qu'ils utilisent pour parler de la guerre d'Indépendance).Et pourtant les premiers à être opprimés par le pouvoir algérien ensuite. Par exemple, ils ont refusé l'arabisation forcée et du coup les enfants lorsqu'ils entrent à l'école à 6 ans (pas de classe maternelle, c'est sans doute cela que nous réservent nos chers gouvernants en signe de "modernité"),la plupart des enfants ne parlent que le berbère ainsi que les adultes et aussi le Français par résistance, alors que les cours sont donnés en arabe.Mes belles soeurs m'ont donnée le prénom de leur autre grand-mère décédée à plus de cent ans : Ounissah, qui signifie "celle qui veille".C'est curieux la vie, n'est-ce pas ?Nous avons bien échangé nos lieux de vie .Chacune un autre regard, et une histoire qui aide à comprendre.
K
Sur le terrorisme en Algérie, sans doute parce ce qu'ancienne infirmière, je connais aussi ce que souffrir dans sa chair veut dire, la douleur des autres me touche où qu'ils soient. Et j'ai le souvenir de ce que me disait un copain algérien à la fac en 1995, nous venions de plancher à l'oral de droit des affaires (l'un passait l'épreuve pendant que l'autre préparait le sujet qu'il avait tiré au sort). Il avait vécu à Alger avant de venir étudier et me racontait la banalité des attentats et le fatalisme : il y avait des blessés, du sang, des morts, tout dévasté, tout le monde contournait, juste soulagé d'y avoir échappé.<br /> Et à peine Sarko est-il passé là-bas, Alqaïda s'en prend à l'ONU (trop droitsdel'hommiste ?). J'ai des mauvaises pensées que je préfère taire !
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