Mon Algérie (I).
Ce
sont des images qui devraient être insoutenables.Et pourtant chaque jour, elles s'accumulent subrepticement et polluent nos capacités à comprendre, raisonner, penser, imaginer, se révolter, agir...
Une horrible fatalité ou une insidieuse accoutumance qui nous fait tout juste tendre l'oreille et à peine réagir.
Oh, de toute façon, ils ne sont pas comme nous ces gens-là...
Ils s'étripent, on ne sait pas bien pourquoi et puis quelle importance.
Ce sont des fanatiques analphabètes et puis leur religion qui...
Des chiffres : 5ème attentat et 70 morts le 11 décembre dernier à Alger, plus de 150 depuis le début de l'année en Algérie, .
Des chiffres, des images, des gravats, des cratères, de la ferraille, du sang, des corps explosés, déchiquetés...
Alors bien sûr, condamnation unanime et internationale .
Une minute de silence à l'assemblée nationale.
Cependant une mer nous sépare, un continent.
D'un côté le Nord, de l'autre le Sud.
Nos capacités sont-elles les mêmes à s'émouvoir selon l'endroit où se déroulent de tels actes meurtiers ?
Je me pose souvent la question.
11 septembre 2001 : une date inscrite désormais dans la mémoire collective.
Les Etats-Unis et toute la communauté internationale hébétés, pantelants.
Un océan nous sépare aussi, un continent également.
Mais...Pays du Nord !
Nous serions-nous plus identifiés aux victimes du World Trade Center plutôt que celles d'Alger, Bagdad, Beyrouth, Casablanca...?
Et en Europe à celles de Madrid et Londres ?
Entre empathie, habitude et indifférence, selon que nous nous reconnaissons ou non, où nous situons-nous ?
L'Algérie, c'est ma Terre .D'adoption, de coeur, d'esprit, de chair.
Alors ce que je vais vous en dire ne peut être que partial et/ou partiel.
Je ne suis pas journaliste, ni sociologue, ni historienne...
Et ce sera mon regard de Roumia *, mon ressenti, mon attachement profond à cette terre et aux gens qui sont mon autre famille que vous lirez.
Ce que j'en sais, ce que j'ai compris, ce que j'ai vu et ce que certains ont bien voulu me faire l'honneur de me confier sur leur façon de vivre et d'appréhender leur pays.
C'est donc en 2002 que je l'ai découverte, à peine sortie des dix années noires et terribles de massacres et tueries sans nom.
Et pourtant, à l'instant où j'ai foulé le sol de cette terre d'Algérie, je me suis sentie happée, aspirée, raptée par ce pays .
La poussière, la lumière, la chaleur, le parfum entêtant du jasmin dans la tiédeur du soir, l'appel à la prière qui résonne en un écho bondissant de mosquée en mosquée .
L'étrange mélopée du muezzin parfois aussi douce qu'un poème d'amour tendrement susurré au creux de votre oreille ou bien tellement abominablement dissonante et criarde, qu'elle finit par vous vriller les tympans en un atroce tintamarre.

Ce sont aussi les montagnes du Mont Djurdjura, les magnifiques dunes de sable de Taghrit, Oran et ses plages, Bou Saada, M'sila curieuse ville ressemblant à un Sarcelles en plein désert et puis aussi les sites antiques de Tipasa et le Kbar Roumia (tombeau de la Chrétienne), Timgad, Cherchell ancienne Césarée et j'en passe tant, que je ne connais pas encore ...
L'Algérie, c'est aussi le ballet incessant des camions en tout genre transportant des matériaux de construction.
Des amas de détritus répandus n'importe où, en de gigantesques dépotoirs à ciel ouvert, le manque d'eau chronique, les odeurs nauséabondes des oueds où se déversent les eaux usées, la capacité des quelques usines de retraitement étant grandement insuffisante, les sacs en plastique que vous retrouvez partout, voletant même en plein désert (vous savez ces fameux sacs que l'on ne vous donne plus ici dans les grandes surfaces et qui sont écoulés là-bas...)...
Mais L'Algérie, ce sont aussi et avant tout ses habitants.
Des enfants, des femmes, des hommes, des personnes faites de chair et de sang .
Et c'est d'eux dont j'ai envie de vous parler dans une autre partie.
.../...

*Roumia, ici la française, c'est ainsi que m'avait appellée la grand-mère de mon compagnon. J'avais écrit à son décès ce qui va suivre :
Roumia, en arabe, cela signifie la romaine et par extension la chrétienne, la française.
Selon le ton, l'emploi, il peut être simplement qualificatif : Vous êtes étranger en visite et donc règle de l'hospitalité oblige bien reçu ou bien extrêmement péjoratif et humiliant : Vous êtes celui (roumi)ou celle qui cristallise toutes les peur, crainte, rancune ; L'étranger, première transgression mais surtout tort ultime et rédhibitoire : non-musulman(e).
Roumia, c'est aussi ainsi que m'avait appelée la grand-mère de mon compagnon, lorsque je l'ai rencontrée la première fois en Algérie.
Mais dans sa bouche aucune animosité.
Elle savait simplement que son petit-fils recevait une amie française et ne connaissant pas mon prénom c'est ainsi qu'elle m'avait nommée.
Quand allait-elle arrivée ?
Elle m'attendait chez sa fille, la mère de mon compagnon.
Notre première rencontre a été un étonnement mutuel.
C'était une petite femme très mince à la peau étonnamment tannée par le soleil, ridée comme une vieille pomme possédant des yeux vifs et rieurs, couleur de jais.
L'âge l'avait voûtée mais elle marchait toujours d'un pas sur et ferme.
Elle ne portait ni voile, ni haïk.
Elle était seulement vêtue de la traditionnelle tenue des femmes kabyles aux couleurs si chatoyantes agrémentée d'un petit foulard noué sur le dessus de sa tête servant plus à discipliner sa chevelure qu'à la dissimuler.
Mais surtout son visage ainsi que son menton, ses mains et ses poignets étaient ornés de magnifiques tatouages berbères.
Me remontaient alors des bouffées d'enfance. Le souvenir de certaines femmes que j'avais côtoyées et qui fréquentaient comme ma mère le marché de Sarcelles.
Le regard furtif d'une enfant entre peur, étonnement et admiration.
A cette époque déjà, j'avais été intriguée, mais comme il était plus de mise de se taire que de poser des questions, je savais seulement qu'elles étaient étrangères, donc autres et que ceci expliquait cela.
Nous nous sommes donc saluées, l'une ne parlant pas un mot de français tandis que l'autre ignorait même jusqu'à l'existence du berbère.
Et pourtant nous nous sommes tout de suite comprises et adoptées.
J'ai aimé être assise à ses côtés, éplucher les légumes en sa compagnie tout en tentant de rentrer en communication avec elle, ce qui invariablement finissait par des éclats de rire.
Avec sa permission j'ai effleuré le contour des taouages qui la paraient et lui en ai demandé la signification.
Ceci se passait chez sa fille.
Et puis, je suis allée lui rendre visite dans sa montagne, le mont djurdjura.
J'avais déjà pu l'admirer auparavant à la fin de l'hiver avec ses cimes enneigées, alors qu'il faisait déjà chaud dans la vallée.
L'image de Jida (c'est ainsi que l'on nomme la grand-mère en kabyle) me hante toujours, celle d'une silhouette brune qui sautillait de pierre en pierre, comme un jeune cabri, pieds nus sous le soleil brûlant d'un après-midi d'été, venant à notre rencontre plutôt que d'attendre paisiblement sur le seuil de sa maison.
Elle m'a fait l'honneur de sa maison en pierre, surmontée d'un toit fait d'une sorte de torchis et de roseaux sur lesquels sont ensuite déposées des tuiles, la cour intérieure carrée desservant plusieurs corps de batiment.
Son jardin, ses figuiers, l'âne s'abritant du chaud soleil d'été à l'ombre d'un olivier...
Un après-midi dans sa maison.
Et puis, je suis repartie vers la France, non sans avoir ramené dans mes bagages un bidon d'huile d'olive.
Qui a été reçu en Kabylie sait de quoi je parle. Les compagnies aériennes aussi.
Elle était à cette époque légèrement souffrante.
Compte tenu de son âge sa fille (ma future belle-mère) ainsi que son petit fils ont tenté de la convaincre de consulter un médecin.
Quand celui qui allait devenir mon compagnon a commencé à appuyer avec plus de fermeté la demande de sa mère, sa grand-mère l'a regardé droit dans les yeux et lui a dit :
-" Toi, ne m'adresse plus jamais la parole tant que la Roumia ne sera pas revenue, vas la chercher !"
Je garde d'elle une présence très forte, et puis aussi deux petites photos : elle d'une part, son défunt mari d'autre part, photos qu'elle m'avait offertes à notre première rencontre.
Je me souviens également en souriant de sa réaction étonnante lorsqu'elle entendait une musique même légèrement scandée.
Elle dénouait alors sa chevelure, se balançait de droite et de gauche et battait la mesure.
Au grand dam de ses enfants et petits enfants qui veillaient au grain, fermaient illico presto la source de la dite musique pour ne pas qu'elle entre en transe.
Je sais par ailleurs que c'était une femme courageuse, au caractère bien trempé, ayant élevé ses enfants ainsi que ceux de la première épouse morte en couche.
Une résistante aussi, qui ravitaillait le maquis pendant la guerre d'indépendance ou de libération (appellation différente selon le côté de la méditerranée où l'on se trouve).
Elle a toujours refusé d'être à la charge de ses enfants, leur rendant visite mais repartant toujours dans sa maison, son baluchon sur l'épaule.
Indépendante et fière jusqu'au bout même dans son agonie que j'ai su douloureuse.
Elle a refusé de boire et de s'alimenter, sentant sa fin proche pour ne pas avoir la honte et l'humiliation de devoir dépendre d'une aide quelconque quant à son intimité.
Son souffle de vie s'est arrêté.
Mais Roumia me reste en tête comme un médaillon que l'on m'aurait offert.
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