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15 Mar

"T.S" (I)

Publié par Circé  - Catégories :  #Hors du temps

à Léo, Léa, Janis, Clara....

Et toutes celles et ceux qui ont traversé la rive

ou bien sont restéEs de ce côté,

 

Chapitre I

 

 

 

Oh…J’ai mal, mal…Si mal…

 

Quelque chose ou quelqu’un me fouaille le creux du bras, y plante méthodiquement un objet pointu, me lacère consciencieusement ce doux pli à la peau si fine…

 

Pourquoi, me fait-on si mal ? Que cherche-t-on à me faire ?

A quelle sorte de supplice me soumet-on ? 

 

J’ai mal, mal…Si mal…et l’horrible labour qui continue…

 

Je hurle intérieurement alors que pas un son ne sort de ma gorge.

Je suis séquestrée dans mon propre corps.

 

Mes lèvres sont étroitement scellées, immobiles, lourdes, si lourdes…Comme mes paupières qui ne répondent à aucun de mes ordres impérieux. Pas une once de mon corps n’entre en révolte.

Il n’a ni poids, ni contour, il est le néant et l’infini. Seuls mes cris silencieux résonnent en ma tête sous les assauts térébrants qui méthodiquement continuent à me déchiqueter.

 

J’ai mal, si mal…

Je ne suis pas seule, des présences s’activent autour de moi.

 

De quelles limbes silencieuses, douces et soyeuses m’obligent-elles à émerger ? J’y étais si bien. Volontairement, je m’y étais laissée glisser, avais largué les amarres de ce souffle qui me reliait à un monde absurde.

 

Rien, aucune altérité n’y faisait écho depuis si longtemps…Cet avenir que les adultes m’enjoignaient de prévoir, ces études, cet emploi, ce salaire, ce compagnon, ces enfants, cette famille, cette maison…

 

Tout était-il donc écrit, était-ce cela mon futur ?

 

Et ce monde où nombre crevaient de faim, tandis que d’autres devenaient torche vivante sous les effets du napalm ? Angéla avait été libérée, mais l’espoir né au Chili se terminait en bain de sang, tortures, disparitions, camps de redressement… Les femmes, mes sœurs, tremblaient chaque fin de mois d’être de nouveau enceintes, les avortements clandestins, hémorragies, septicémie, mortes...Bientôt, serait-ce mon tour ?

 

Etais-je de ce monde où chaque jour m’était calvaire épouvantable ? Où l’hypocrisie était l’alpha et l’oméga de cette société coupée en deux : les possédants d’un côté, vivant sur le dos des seconds : besogneux et autres traine misère, mais heureux de leurs conditions d’exploités finissant leurs fins de mois et malgré tout, l’espoir de jours meilleurs pour leurs enfants…Des fables, des histoires, le monde était bien pire encore…

 

Qu’avais-je d’ailleurs à faire de et en ce monde…

 

Le refus obstiné d’être un pion, un numéro, un minuscule rouage aidant cette société incongrue à continuer à ronronner. Le néant y était préférable…

 

J’ai mal, mais si mal…

 

Le creux de mon bras m’élance, me brûle.

Il a pourtant été abandonné au profit du dessus de ma main. Un anonyme bourreau y besogne avec ardeur. Je suis percée, perforée, transpercée…Une navette est à l’œuvre, elle monte et descend dans l’écheveau de mes veines. Je les sens éclater sous les coups répétés d’où s’écoule un liquide chaud et visqueux jusque sur mes doigts.

 

Mes hurlements intérieurs reprennent de plus belle.

 

Un inaudible geignement m’écorche la gorge…

Surgit un étrange borborygme qui perce le silence…

 

- «  Elle reprend conscience » dit une voix étouffée qui me semble venir de l’autre hémisphère de la Terre…

- « sa tension ? »

 

Un brassard me serre le bras, il se gonfle, se dégonfle à plusieurs reprises, la réponse se fait attendre…

 

- « alors, cette tension ?... »

- «  j’ai du mal à la prendre : 6,4 ? »

 

-« …ai …mal… »

- «  elle commence à réagir, c’est bon signe, vous recommencerez dans 10 minutes »

- «  Et trouvez-moi enfin une fichue veine, il faut que l’on continue à la perfuser… »

 

La torture se poursuit et prend fin au terme d’un laps de temps impossible à définir. Semi-éveil et plongées successives dans les nébulosités d’un sommeil hypnotique rythment des minutes, des heures que je n’arrive pas à quantifier…

 

Ma main est endolorie. Une odeur de médicaments ainsi qu’une autre indéfinissable étreignent mes narines. Mon ventre me fait maintenant souffrir, résultat des différentes perfusions qui se sont succédées…Depuis combien de temps suis-je là ? Et quel jour sommes-nous ?

 

Ma vessie enfle, menace d’éclater …Je guette l’approche d’une infirmière, car cela ne fait plus aucun doute, je suis à l’hôpital. Mes paupières lourdes refusent toujours de se soulever. Des pas s’approchent de ce qui doit être mon lit. De nouveau mon bras est étreint dans un étau qui se serre et se desserre au rythme de l’air qu’insuffle la poire, sur laquelle appuie avec ardeur l’infirmière. Les parois en caoutchouc s’entrechoquent. J’en entends le bruit particulier.

 

-« ai… envie…pipi… » Ma vessie est si tendue que cela m’en devient insupportable, et je n’arrive pas même à m’exprimer correctement.

- « Vous avez envie d’uriner ? »

-« Hmm »

 

Les pas s’éloignent. Temps aboli ou faille dans le temps…quand est-elle revenue ? Je sens que l’on soulève le bas de mon corps et qu’un bassin y est glissé…

Je dois être nue car je n’ai pas senti qu’un quelconque vêtement ait été relevé.

 

Ma vessie est endormie, autant que le reste de mon corps.

Je n’arrive pas à la relâcher. Le temps passe. Je ne suis plus qu’un ventre.

L’infirmière revient, constate mon impossibilité à évacuer la moindre urine.

 

- «  Je vais devoir vous poser une sonde, cela ne va pas vous faire mal » me dit-elle d’une voix douce que je pressens jeune. Je ne peux la voir, toujours soumise à cette incapacité d’ouvrir mes paupières.

 

Avec délicatesse, elle effectue l’introduction de la sonde dans mon méat urinaire, c’est froid…J’entends s’écouler l’urine dans le bassin. L’infirmière me masse doucement le ventre pour vider entièrement ma vessie. Un immense soulagement m’envahit.

 

Je sombre de nouveau dans le sommeil, sereine et apaisée.

Pour l’heure, mon corps ne me fait plus souffrir.

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C'est Nabum 16/03/2013 16:24


Circé


 


C'est beau et douloureux


Profond et inquiétant


Puissant et troublant


Il est bien compliqué d'apporter un commentaire, devant une telle douleur, il faut rester à l'écart et se taire. Compatir est souvent si inutile pour celui qui a mal 

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