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31 Oct

Orages.

Publié par Circé  - Catégories :  #Souvenirs et Petite Histoire

C'est une de ces journées orageuses de fin d'été.

En cet après-midi de septembre, à quelques encâblures d'une rentrée scolaire qui me ramènera à n'en pas douter vers la grande ville dévoreuse d'enfants, je suis dans la "petite maison".
Nom bien pompeux que nous donnions, enfants, mes frères et moi-même à cette masure qui avait été restaurée à minima pour loger le temps d'une nuit ou plus les cousins ou cousines qui ne manquaient jamais de débarquer chaque été sans crier gare, chez mes grands-parents.

Cétait ainsi.
Leur maison était grande ouverte aux visiteurs-voyageurs quelque soit l'heure du jour ou de la nuit et chacun le savait.
D'où chaque été, un va et vient de parentèle aussi éclectique que les lieux d'où elle arrivait.
L'hexagone ne suffisait pas à notre famille.
Et tout chantait, le nord comme le sud, l'est et l'ouest.
Et c'était une fête perpétuelle pour l'enfant que j'étais.

Je découvrais mes racines, ce qui tissait ma famille, son histoire.
Car bien entendu chaque repas était l'occasion pour les un(e)s et les autres de se rappeler tel épisode de leur enfance, de leur adolescence ou de leur vie d'adultes.

Emportés qu'ils avaient été par l'Histoire.
Les années folles pour les plus anciens, la crise de 29 pour d'autres, gagner la capitale pour certaine, trouver du travail, être bonne à tout faire 6 jours et demi par semaine, l'après-midi seulement du dimanche libéré, la joie de 1936, les luttes, les grèves, les acquis sociaux, les premières vacances, et puis... l'horreur de la guerre tant celle de 1939-1945 avec sa cohorte de figures fantômatiques qu'on aurait aimé cauchemardesques mais qui étaient bien, trop réelles au coeur des survivants, la guerre d'Algérie ...

Mais pour l'heure, j'étais seule.
J'avais investi les lieux avec le secret bonheur justement d'être sure de ne pas y être dérangée.
Mes frères, eux, n'avaient pas voulu rester là.
Ils avaient préféré se rendre à la piscine de la ville voisine, qui offrait le double avantage d'être  neuve et fraîchement inaugurée, mais surtout, Ô luxe suprême pour le lieu et l'époque, d'être couverte.
Et c'était notre jeune oncle de tout juste 20 ans qui les avait accompagnés.

Aussi, j'allais pouvoir fouiller tranquillement dans la grande malle en osier où étaient entreposés de vieux manuels scolaires ainsi que maints livres qui provenaient des prix divers et variés qu'avaient obtenus tant mon père que ses frère et soeur.

J'aimais ces livres, leur odeur de papier jauni, le bruit et le toucher des pages qui craquelaient  lorsque je les feuilletais, la poussière qui en émanait.

Je les regardais un à un, lisais sur la page de garde le petit feuillet qui y était rajouté.
Une belle écriture ronde et stylisée annonçait à l'encre violette délavée par le temps, l'intitulé du prix reçu.
J'apprenais avec stupéfaction et fierté que mon père avait excellé en mathématiques tandis que sa soeur semblait mieux inspirée par la lecture et l'orthographe.
Mon oncle, moins emballé par cette école qu'il avait quittée dès l'obtention de son certificat d'études apparaissait cependant comme un élève sage et bon camarade, d'où un deuxième prix de conduite .

Je n'allais pas beaucoup tergiverser pour faire mon choix.
Je savais déjà quel volume allait emporter mon suffrage.
C'était un vieux Lagarde et Michard qui offrait une large palette de textes tant de la littérature française qui allait de Tristan et Iseult jusqu'à Zola en passant par Victor Hugo ainsi que des différents mythes et légendes fondateurs de la culture gréco-romaine.

J'allais ainsi pouvoir m'adonner à la lecture, être happée par le récit et les personnages, abolir le temps et l'espace, être transportée vers un ailleurs où le bruit et la fureur des combats le disputeraient  aux aventures merveilleuses et terribles des héros de la mythologie grecque.
Car c'était bien de cela dont il s'agissait.

J'assistais ainsi à la naissance d'Héraklès, le suivait dans ses folles équipées, étais la spectatrice enthousiaste de la réussite de ces 12 travaux ordonnés par Eurysthée, mais aussi celle qui le voyait se consumer sur le bûcher qu'il avait lui-même dressé.
Seul moyen pour lui d'échapper au feu dévorant du poison que dégageait la tunique du centaure Nessus qu'il avait revêtue sur les conseils de sa femme Déjanire...

Zeus, dieu des dieux de l'Olympe m'était présenté .
Ses tribulations amoureuses, supercheries et transformations pour séduire les femmes qu'il convoitait m'étaient contées.
Quil soit pluie d'or, taureau, cygne et plus banalement copiant le visage du mari de la Belle désirée, tout lui semblait permis, malgré les colères de son épouse et néanmoins soeur, Héra.

Et puis, bien entendu, de larges extraits de l'Iliade et l'Odyssée.
La chute de Troie, Priam, Hélène, Pâris, Cassandre, Thétys et son fils Achille, dont le Styx n'aura su protégé son talon, Ulysse et son périple qui le mènera de l'île du cyclope Polyphème, dévoreur d'Hommes aux rivages de la belle Nausicâa, en passant par le chant ensorceleur des sirènes, horribles oiseaux à têtes de femmes qui lacéraient et dépeçaient pour mieux les dévorer les corps des marins qui succombaient à leur mélopée, la magicienne Circé...Ithaque, Pénélope, Télémaque...

Mais pourquoi donc ai-je tant de mal à lire ?
La pièce est plongée dans l'obscurité.
Je relève la tête.

Au dehors, de lourds nuages indigo se sont amoncellés, bruissant de violence tels les Titans prêts au combat.
Eole courroucé, qui n'est pas en reste, a lâché les vents contraires.
Ils s'engouffrent par les interstices de la porte et rugissent faisant craquer le bois .
Les premières feuilles jaunies, ayant déjà payé leur tribut à l'automne approchant, s'envolent en de véhéments tourbillons.

Les hommes, minuscules fourmis courent se mettre à l'abri et scrutent le ciel avec appréhension.

La colère gronde au sommet de l'Olympe. Zeus tempête.
Le fracas assourdissant du tonnerre emplît l'espace.
D'une main rageuse il a décoché la foudre ardente et tumultueuse, tandis que les éclairs catapultés de son autre main déchirent, vengeurs, les cieux obscurcis.

Les Titans se déchaînent et s'entrechoquent.
Des trombes d'eau déferlent en une vague monstrueuse, Poséidon à son sommet.

La pluie martèle les toits, expurge la terre de ses miasmes.

L'acrimonieux Zeus, de sa voix tonitruante déverse son ressentiment.
La terre et le ciel tremblent.
Les humains se terrent et espèrent que leur irascible Maître daignera apaiser son emportement.

Mais déjà les roulements vengeurs s'éloignent tandis que le bleu de l'azur crève le manteau de colère, et qu'Iris aux pieds légers laisse derrière elle son message diapré.
Appollon du haut de son char poursuit sa course au firmament et tire l'astre de lumière.

Un orage.
Un bel orage de fin d'été, que je lisais pour la première fois, moi cette enfant de 11 ans avec le regard des mythes et légendes de l'antiquité grecque.

C'est inscrit dorénavant dans le tréfonds de ma mémoire.
Comme une seconde nature.
Encore aujourd'hui, à chaque fois que les éléments se déchaînent sous le joug de la colère olympienne, je convoque les figures tutélaires de la mythologie grecque .
Curieusement mêlées depuis à celles de l'Animisme auxquelles le Chef coutumier qu'est le grand-père de mes filles s'adonne toujours en y vouant un culte persévérant.
Gardien ancestral des rites, usages et coutumes de sa terre d'Afrique il est, et comme tel défend ses croyances des cultures monothéistes qui voudraient bien voir  se dissoudre d'autres sagesses dans un folklore passéiste.

Mais c'est une autre Histoire au Panthéon des divinités.
La mondialisation des mythologies en marche ?

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GABRIELLE 06/11/2009 07:34



D'ac. Hips !....



Circé 06/11/2009 08:26


C'est un si gros rhube...ou bien la grippette AH....TCHOUM...


GABRIELLE 05/11/2009 23:17


Fin d'été le 31 octobre ???? Arrêtes le grog !!!!!


Circé 06/11/2009 00:44


Ma Chère Gab, je crois que c'est toi qui a dû user et abuser du divin hydromel, fût-il un grog.
Ce billet est un souvenir d'enfance, et je te rappelle à toutes fins fins utiles que nous reprenions l'école à partir du 21 septembre...

Je ne sais si c'est moi qui vieillis ou bien toi qui a quelques difficultés avec ...l'orage 


Tryphon 01/11/2009 12:17



Il y a donc aussi, enfouies dans notre enfance, des malles qui font du bien.


Joli ricochet : l'école de la République qui nous aide, adultes devenus, à être moins seuls les soirs d'orage... Que ne l'a-t-elle oublié !


Ton texte est superbe.


Merci et bravo !






Circé 01/11/2009 12:41


Tryphon, tu sais que tu y es pour quelque chose quand même ?
Juste avec une question posée au détour d'une République des blogs, et des souvenirs qui ressurgissent, si vivants et pourtant enfouis très loin.
Le Lagarde et Michard ainsi ,ne m'est revenu que ce matin.
Ce sont les premiers livres que j'avais mis dans ma bibliothèque personnelle lorsque je suis devenue adulte.

Livres qui ont malheureusement servi d'autodafé ainsi que tous mes vêtements un soir de rupture, ni le début, ni la fin des violences, mais une autre péripétie dans une autre tranche de vie.
Encore et toujours une grande blessure, une négation de ma part de liberté, contrainte que j'étais de quémander la permission d'exister à un tyran par la lecture.
Il ne s'y est pas trompé, une autre façon de tenter de mettre à mort.

Mais ici aussi, c'est une autre histoire.


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