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19 Nov

Le Vieux Lion (Fin)

Publié par Circé  - Catégories :  #Chroniques, Kabylie, Algérie, Ecriture

Accompagner celui qui n'est plus.
Accompagner ce corps déjà enseveli en ce linceul immaculé jusqu'à la matrice de celle qui l'a engendré.

Tandis que les plaintes languissantes des femmes se relaient et s'élèvent jusqu'au ciel, liant le temps de leurs chants mélancoliques le ciel à la terre, et qu'elles le conduisent au giron maternel, les hommes courbent le front.
Eux, occupant si souvent le champ de la parole unisexe suivent en une immense procession silencieuse le cortège funèbre.
 
La terre ocre de Kabylie appelle le Vieux Lion.
Elle l'attend, ventre offert, trou béant dans lequel il va se fondre, s'engloutir.
Il emportera la fugacité de sa vie.
Elle lui accordera le repos en son sein, aimante et bienveillante.

Dernier rendez-vous d'amour où celle qui l'a enfanté reprendra sa dépouille.

Le fardeau si léger du corps du Vieux Lion s'appesantit sur les épaules de ses fils, au fur à mesure que le cortège approche du cimetière.
L'ultime accolade qu'il leur donne, faisant d'eux les dépositaires de ses combats.
Sa lignée, héritiers oppressés, seront-ils dignes de ce nom qu'il leur transmet ?
 
L'aîné a cette image fugitive de son père, apparue lorsque recru de fatigue et de chagrin son éveil avait été pris en défaut lors de la veillée funèbre.
Un peu honteux alors d'avoir succombé à la traitresse torpeur qui l'avait vaincu quelques courts instants, il avait sursauté.

Pour l'heure, le rêve lui revient, évanescent et furtif, tandis qu'il tangue au même pas que ses frères...

"...Le Vieux Lion,, blotti dans les bras de son épouse chérie, rend son dernier soupir en lui susurrant à l'oreille une chanson d'Amour. Celle que sa bien-aîmée aime tant mais dont il se moquait gentiment. La taquinant sur sa trop grande sensibilité au chant d'Aît Menguellet, qu'il accusait, mine faussement sourcilleuse, d'être son rival dans le coeur de sa femme et amante..."

Un imperceptible sourire de tendresse se dessine sur les lèvres de l'aîné.
Une larme clandestine échappée du flot de chagrin qui le tenaille, roule sur sa joue.
Le pas raidi, le dos droit, le visage fermé, il poursuit en harmonie avec l'allure des siens, unis et mêmes dans l'affliction, le chemin d'adieu.
L'entrée du cimetière se profile.

Tout juste aperçoit-il la délégation représentant le parti dont le Vieux Lion avait été un électron libre tout au long de sa vie, venue présenter leurs condoléances officielles aux hommes et femmes de sa famille.

Il se souvient combien celui-ci avait été en délicatesse avec eux  toutes ces dernières années.
Se rebellant contre leur incompétence, la corruption qui gangrène leur société, le sort funeste fait à la population, hommes, femmes et enfants laissés à l'abandon.
Combien il criait sa colère .
Mais ils étaient là, reconnaissant en ces derniers instants la valeur de celui qui, exigeant de rigueur et d'honnêteté, les avait secoués sans ménagement dans leurs retranchements lâches et ronronnants.

Mais le regard surpris de l'aîné est attiré irrésistiblement au-delà de ceux-là.
Des uniformes en une haie d'honneur statique, se tiennent au seuil de la nécropole familiale.

Les pas des fils atteignent leur proximité, les dépassent lentement.
Une salve d'honneur rendue, tirée à intervalles réguliers accompagne le Vieux Lion jusqu'à son ultime demeure.

L'aîné, mépris au coeur pour cette engeance honnie est écrasé du poids de l'héritage paternel. Comment continuer après lui ?.

Celui qui fustigeait l'iniquité très, trop souvent présente dans les interventions policières.
Celui qui défendait avec véhémence, Printemps Berbère en point d'orgue à tous les débordements possibles, ces dignes fils de Kabylie las de vivre dans l'indignité nationale, réclamant justice, liberté...Assez d'horreur ! Assez de morts !
Il n'en pouvait plus de porter en terre ces jeunes gens à l'horizon sans avenir.

Le Vieux Lion n'est plus.

Ils ne pourront plus compter sur son autorité respectée qui évitait tant qu'il le pouvait des affrontements sanglants.
Jeunes morigénés, canalisés dans leur colère, policiers tancés vertement, rappelés à la justice et aux droits de la population.

Le Vieux Lion n'est plus.

Qui reprendra ses ambitions d'un pays libre ?
Moyens financiers ne manquant pas à son établissement s'ils n'étaient détournés, dilapidés, pillés sans vergogne ?
Où après tant d'années de malheur et de désillusion les citoyens seraient debouts, écoutés, respectés, vivants enfin dignement ?

Mais le Vieux lion n'est plus, La Terre-Mère attend.

Les fils délicatement déposent et glissent en terre la civière sur laquelle repose le corps de leur père.
L'Imam si discret jusqu'à présent, s'approche.
Les paroles de la
Salât oul Djanâzah s'élèvent, en une seule et même voix profonde, ample et révérencieuse.

La prière éteinte, les youyous reprennent en une longue litanie.
Echos obsédants et enivrants au bruit mat des poignées de terre qui recouvrent la dépouille du Vieux Lion .

Déjà, le linceul n'est plus visible. La blessure de l'excavation s'efface.
La Terre a repris sa forme première, tandis que le vent jusqu'alors invisible fait son apparition.

Un mince tourbillon se forme, emportant vers le ciel une fine poussière d'étoile jaune et irisée.
Je ferme les yeux, je suis orpheline.

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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "