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17 Mar

Il s'appelait Jean...(I)

Publié par Circé  - Catégories :  #Tout et n'importe quoi !

Les notes de musique et les paroles de la chanson s'égrènent en ma mémoire.
Convoquant et ressuscitant de mon enfance passée, des images, odeurs et sensations où je me plonge avec tristesse et émotion.

Me voici à Sarcelles dans le petit F3 que nous occupions, mes parents, mes frères et moi-même.
Arrivant de la campagne après mes sept années passées auprès de mes grands-parents.
Premier appartement où mes parents pouvaient enfin nous accueillir.

Par la baie vitrée, cintrée d'une armature de fer, je regarde avec envie et nostalgie l'herbe tendre qui pousse au pied de notre immeuble.
Une verdure si tentante pour les enfants que nous étions.
Aux galopins qui ne rêvaient que roulades et galipettes entre trêfle et pâquerettes au grand dam de nos mères qui trimaient ensuite pour faire disparaître de nos vêtements toutes traces colorées laissées par l'herbage si prisé.

Un véritable supplice de Tantale auquel nous ne résistions pas .

Seulement, à peine avions-nous posé un pied sur la "pelouse", qu'un grand gaillard, tout de vert vêtu, lui-aussi, portant képi assorti, sortait tel un diable dégingandé de sa loge.
Sur le devant de celle-ci, une plaque en émail blanc sur laquelle était inscrite en caractère noir et autoritaire le mot "gardien", nous indiquait que l'hôte des lieux pouvait intervenir à tous moments. Et il ne manquait jamais de le faire .

Un sifflet vissé en ses deux lèvres pincées de colère, une bruyante et atrabilaire stridulation émanait de sa bouche tordue réclamant "vengeance", et résonnait dans le quartier, mettant en émoi nos mères qui accouraient, alarmées, à la fenêtre.

Nous avions beau détaler en ordre dispersé comme de jeunes lapereaux surpris à se vautrer avec délectation dans le thym et le serpolet, l'un(e) d'entre nous finissait toujours entre les griffes du cerbère aux aguets.

Gare alors, à lui ou à elle !

Reconduit(e) manu militari chez ses parents, l'oreille torturée et rougie sous la pression des énormes doigts du simili pandore, au passé d'ajudant-chef dans l'armée, nous finissions à coup sûr par recevoir en sus une belle paire de gifles de la part de nos génitrices, honteuses d'être ainsi désignées à la vindicte populaire au balcon, comme la mère de l'un de ces garnements indociles à une saine discipline.

Peu importe que chacunes y passaient à son tour.
Pour l'heure, ce n'était pas elles !
Et elles respiraient, plaignant intérieurement la mère du chenapan alpagué par la vigie sourcilleuse dès que le gazon était foulé.

De l'autre côté de la pelouse se trouvaient les bâtiments préfabriqués où nous allions à l'école.
Une cour, un bâtiment pas assez grand pour tous nous accueillir, d'où les préfabriqués.
Puis de nouveau une pelouse, un autre gardien, une rue, un bâtiment, une pelouse, une rue, un...

J'étais étendue sur le sol rouge de notre appartement.
C'était pour moi une couleur curieuse pour un sol, mais il nous dispensait une douce chaleur l'hiver venu.
Jambes et coudes repliés, visage appuyé sur la paume de mes mains, j'observais et surveillais une jeune chatte qui transportait un à un ses petits du soubassement d'un préfabriqué à un autre.

Du transistor parental s'échappait une chanson.
" Pourtant que la montagne est belle, comment peut-on s'imaginer...".

C'est comment, en vrai, une montagne ?
Cela ressemble à quoi ?
Il y a certainement de la neige, il doit y faire froid, mais c'est beau...
C'est celui qui s'appelle Jean, comme mon père, qui est en train de le chanter.

Aucun(e) de mes ami(e)s n'est allé(e) à la montagne.

Certains arrivent de loin pourtant.
Des Caraïbes, d'Afrique du nord ou bien d'Afrique Noire, mais aucun d'entre nous ne peut décrire à l'autre ce qu'elle est.
Pas de départ en vacances en ces temps gris de reconstruction.
Trop coûteux pour toutes nos familles.
Pour beaucoup, dont moi, ce sont des grands-parents ou des oncles et tantes qui nous accueillent de fin juin à plus de la mi-septembre à la campagne.

Nombre pourtant, peuvent décrire un bidonville.
Celui qu'ils ou elles habitaient avant d'arriver là, dans cette ville, ce quartier, tout beau, tout neuf et déjà trop petit bien avant même que n'existent les flanades.

Pour ma part, la montagne ou la mer, je n'avais jamais vu. Et j'avais 7 ans

C'est en classe de CM2 que je découvrirai enfin la montagne.
Une classe de neige organisée à Gresse en Vercors.
Toute ma classe sans exception y participera.
Aucun laisser pour compte pour cause d'impécuniosité.
La solidarité d'une ville envers chacun de ses enfants, de communes toutes communistes qui s'organisaient pour que leurs enfants ne soient à l'écart de rien.

" Pourtant que la montagne est belle...".

C'était la première fois que j'entendais cette chanson, que je faisais attention au prénom puis au nom de ce chanteur. Plus jamais il ne me quitterait...



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Bernard Bonnejean 24/03/2010 01:19


Permets-moi, Dominique, de partager ce deuil avec les camarades.

Jeannot a chanté la montagne, Aragon... Mais, surtout, il a fait connaître les "lunettes de soleil à Créteil" de sa môme, ouvrière à l'usine, qui refusait de jouer les starlets.

Et quand on était fils ou fille d'ouvriers, ça voulait dire quelque chose...


monique LEMOINE 18/03/2010 20:05


Il fallait bien que Circé se souvienne.
C'est délicieux et tellement réel.
Avec Jean Ferrat nous avions une voix mais surtout un poète qui nous
rendait la vie plus belle et nous montrait le pouvoir des mots et des images.

Cette montagne un petit bonheur au milieu de notre enfance.

Aujourd'hui plus que jamais, c'est  le chant des partisans d'Anna MARLY
chanté par Jean Ferrat dont nous avons besoin.

Monique Lemoine


ZOUZOU 18/03/2010 17:41


Moi aussi, j'adore lire vos texte.
D'une banlieue à une autre, nous sommes tous passés par les mêmes moments, et il ne faut pas l'oublier....
Cela forge le caractére...............


minijack 18/03/2010 10:42


Ah ! Vous avez grandi sur de la moquette rouge... Je comprends tout ! ;c)

Blague à part, quand vous ne parlez pas politique j'ai toujours autant de plaisir à vous lire. Très joli texte. Ca pourrait être le début d'une nouvelle. N'y avez-vous jamais pensé ?


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