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08 Dec

Chroniques Kabyles : Awayzen - II -

Publié par Circé  - Catégories :  #Chroniques, Kabylie, Algérie, Ecriture

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- Naïma -

 


Allongée, dos étroitement collé au sol de la cour, Naïma s'étire doucement, délicatement, puis reprend son immobilité première. Elle gît ainsi depuis quelques minutes, bras en croix, chevelure mousseuse et ambrée étalée en corolle, ses immenses yeux verts plantés dans l'azur du ciel.


Il fait doux en ce début d'après-midi de février, malgré la froidure de la nuit précédente. Il a neigé en altitude et les cimes de Djurdjura en gardent traces. Une journée « quatre saisons » comme seule cette période de l'année en apporte : Hiver la nuit, printemps au matin, été l'après-midi, automne en soirée.


Tandis qu'elle suit du regard le ballet des hirondelles, Naïma se laisse gagner par la douce chaleur qui émane du sol et lui irradie les reins.


Comme elle les envie et les hait à la fois ces « thiffilellass ». Savent-elles la chance qu'elles ont de pouvoir s'accrocher au ciel, de le parcourir en toute liberté, d'aller là où elles en ont envie, de n'être entravées d'aucun lien ?


Tandis qu'elle erre dans ses sombres pensées, un discret feulement tenant plus du grognement étouffé la tire de son tourment intérieur. Il est revenu !


Plusieurs semaines maintenant que la cour de la forteresse aveugle fait l'objet de l'incursion de ce visiteur inattendu. Sa mère, ses sœurs avaient bien essayé de l'attraper à maintes reprises, mais il s'enfuyait aussitôt et ne reparaissait plus avant plusieurs jours.


L'herméticité des murs qu'Awayzen voulait inviolable, Amcic l'avait vaincue ! Naïma en éprouvait une joie profonde et sauvage .


Amcic empruntait le « passage secret » d'une fissure dans la haute paroi qui enserre cour et habitacle. L'influence conjuguée des variations climatiques, de la piètre qualité des matériaux et de l'entêtement d'un figuier à vouloir grandir inexplicablement là, avait ouvert cette brèche vers l'extérieur. Naïma avait rapidement dissimulé l'affront fait au mauvais ouvrage par une haute jarre ventrue dont elle se servait comme desserte. A son sommet trônait en majesté sur une plaque de bois un énorme géranium rouge sang.


Ce n'était pas le moindre paradoxe que la présence de cette fleur en ce lieu issu du chaos et de la perdition d'un homme. Alors que Naïma vivait là avec sa mère et ses sœurs dans le dénuement le plus complet, dormant sur de minces paillasses jetées à même le sol, Awayzen leur tolérait ainsi étrangement la culture d'une plante d'agrément. Quoiqu'il ne montra que dédain et mépris pour cette activité, et une aversion renforcée pour celles qui s'y adonnaient.


Naïma avait cessé de vouloir comprendre les circonvolutions et méandres de cet être retors et malfaisant. Elle savait que la hargne et la perversité le personnifiaient autant que la noirceur de son âme. Etaient-ce les vestiges d'une humanité définitivement perdue ? Quelle importance en cette terre sans espoir. Les ruines romaines de Timgad, Tipasa ou Cherchell attestaient bien de l'existence d'une civilisation passée, riche et éclairée.


Pourtant les égorgeurs continuaient d'officier en ces temps d'atrocité, en d'abjects sacrifices humains. Scandant le nom de Dieu, exhibant à tout propos le Livre sacré, dont ils avaient osé effacer toutes traces d'humanité et de commisération. Cette terre n'était-elle donc capable que d'enfanter des héroïnes ou des damnés sans espoir de rédemption ? Son père, celui qu'elle n'appelait plus qu'Awayzen : l'Ogre était à sa manière l'un de ses monstres. Que son sang puisse couler en ses veines l'étouffait de rage. Elle lui en vouait une violente éxécration.


Mais en cet instant, Naïma scrute le silence, y perçoit le fin bruissement de l'air à l' approche d'Amcic.


La première fois qu'il était revenu, c'était à l'heure de la sieste. Tandis que sa mère et ses sœurs tuaient le temps, l'ennui et le chagrin à dormir, Naïma s'était créée son espace de liberté dans leur geôle commune en restant seule chaque après-midi dans la cour.


Le voyant arriver, elle n'avait pas bougé, et l'avait observé : démarche souple et féline mais toujours en mode qui-vive, pelage parfaitement propre et lustré, malgré une carcasse efflanquée qui trahissait sa condition de chat kabyle : à l'abandon, plus souvent hôte des poubelles que des maisons.


Si elle avait été tentée de l'amadouer dans un premier temps, elle en avait vite abandonné l'idée. L'apprivoiser lui faisait horreur. Il lui semblait qu'abolir sa liberté de chat, c'était tuer l'espoir inébranlable qu'elle gardait de briser les chaines de sa propre servitude. Car en cette antre, la condition des femmes valait moins que celles des chats et chiens réunies.


Ces chiens qui en meute étaient venus de la vallée et lézardaient désormais au soleil, faussement pacifiques, chaque après-midi à proximité de la forteresse. Bien qu'elle ne les ait jamais vus, elle les savait sommeillant, proches de sa geôle.


Les bavardages de ses frères qui n'avaient pas prêté attention à sa présence servile, le lui avaient confirmé, alors qu'elle avait entendu à maintes reprises leurs aboiements furieux et belliqueux déchirer la nuit.


Car c'est à l'heure d' idh (la nuit) qu'ils s'éveillaient et écumaient la vallée et désormais les hauteurs de la montagne. Et gare à ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Nombre avaient été attaqués, cruellement mordus et n'avaient dû leur salut qu'à l'aak'az (bâton) dont ils se munissaient dorénavant prudemment s'ils devaient rentrer à la nuit tombée.


Naïma en avait été troublée. Amcic était arrivé en ces lieux en même temps que la horde extérieure. Qu'il ait pu leur échapper ainsi l'intriguait. Leurs crocs étaient pourtant plus prompts à éventrer, déchiqueter, dépecer les chats qu'à les laisser aller et venir à leur guise, en toute impunité.


Elle avait fini par se demander si ce n'était pas lui, pourtant ennemi juré des premiers qui les avait conduits jusqu'ici. Un chat aux pouvoirs mystérieux.


Puis elle l'avait considéré comme un autre elle-même, de genre félidé. Lui, avait sa liberté de mouvement, elle, celle de l'esprit vagabond. Il n'avait pas d'attache, ni de nom. Aucun sobriquet ne venait troubler sa condition de chat. Il lui semblait que cela aurait été une insulte et une entrave à sa souveraine liberté. Elle ne le désignait ainsi que par le vocable qui le qualifiait : Amcic, autrement dit chat.


Cependant elle se méfiait d'Awayzen et ne doutait pas un instant du sort funeste qu'il lui aurait réservé s'il s'était aperçu de sa présence. Sa mère et ses soeurs seraient muettes sur l'impertinente présence d'Amcic. Elle le savait.


Cependant elle restait toujours aux aguets, craignant une irruption impromptue et détestable comme il savait si bien le faire.


Avec la cruelle persévérance qui le caractérise, il l'aurait épié, attendu, traqué et mis à mort, jouissant à l'avance de l'horreur qu'il aurait provoquée chez ses « thiqjunen » (chiennes). C'est ainsi qu'il considérait les femmes en règle générale, qu'elles soient de sa lignée ou non.


Pour l'heure, Amcic qui avait fini au long des semaines à accepter la présence passive de Naîma s'enhardit à l'approcher, émettant pour la première fois un curieux son, entre feulement et grognement.


Il s'arrête à quelques centimètres de son visage, s'assied, la toise. Les prunelles d'agate plongeant dans les iris émeraude. Bataille silencieuse des regards. Frissonnante, Naïma se laisse envahir et soutient le regard scrutateur. Reptilienne, elle fixe et darde ses pupilles agrandies à celles de l'animal.


De longues secondes s'écoulent. Brusquement d'un coup de langue sur son pelage, l'animal rompt le combat des volontés. Un feu intense dévore Naïma. Il l'a adoptée.


Elle est son égale.

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Tourtaux 31/03/2011 23:36



J'ai un peu de temps ce soir, fait rarissime, je n'ai pas de commentaires auxquels répondre.


Tu vois Dominique, c'est la seconde fois que je relis ce magnifique écrit.


Elle a raison sur un point:


tu es réellement faite faite pour écrire.


Quel talent!


Bonne nuit!


Jacques



Circé 01/04/2011 08:32



Merci Jacques.



minijack 09/12/2010 19:47



Chère Circé


Je suis convaincu qu'il s'agit d'un malentendu. Vous avez dû me lire trop vite car je ne me permettrai jamais de dire quoi que ce soit sur vos filles que je ne connais pas.


J'ai plaisanté, assurément sur un ton qui ne vous a pas plu et je vous en donne acte, mais je n'ai certainement pas pris vos filles pour cibles. Ma cible c'était VOUS, et votre vision peut-être
un peu stricte de l'éducation au XXIe siècle (de mon point de vue s'entend). Soyez rassurée, mon éducation boy-scout m'empêche de m'en prendre à quelqu'un qui n'est pas en capacité de me répondre
et donc jamais à des enfants, ni aux vôtres ni à aucun.


C'est même extrêmement vexant que cette pensée vous ait seulement effleurée.


Si ma mémoire est bonne, cette mauvaise opinion que vous avez de moi remonte à l'affaire du cinéaste. Mais s'agissant d'une jeune fille dont la mère souhaitait faire une starlette en la
conduisant dans la gueule du loup, la situation ne peut en aucun cas être comparée.


Ceci dit, si mes commentaires vous gênent, vous pouvez effectivement me bannir. Vous ne seriez pas la première à gauche à me démontrer ainsi une grande ouverture d'esprit, mais ça ne m'empêchera
pas de vous lire et ça ne m'ôtera donc aucun plaisir. Au mieux, ça vous ôtera à vous celui de le savoir.  


 


 



minijack 08/12/2010 15:22



Magnifique texte. C'est un ravissement. Vous êtes faite pour écrire.



Circé 09/12/2010 11:50



Minijack :


Ne pas valider vos commentaires m'ennuient.


Non pas que je valide celui-ci parce qu'il se veut compliment, mais parce que je crois que chacun a le droit de s'exprimer, même si nous ne sommes pas d'accord.


Cependant, je n'oublie pas que sous couvert de plaisanterie vous avez attaqué mes filles, me traitant ensuite d'imbécile. Je ne peux pas dire que je ne suis pas rancunière, je n'oublie jamais,
figurez-vous et adapte mon comportement en rapport avec cela.


Mais, évincer des commentaires n'est pas dans ma nature première . Ne vous aventurez plus jamais à "plaisanter" sur mes enfants, si vous ne voulez plus être définitivement banni de ces lieux.


Et comme un homme averti en vaut deux, vous voilà averti pour au moins 4 ou 8 ou 12, bref, plus aucun commentaire ayant trait aux miens !



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