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25 Mar

Le Mai 68 de Circé. (I)

Publié par Circé  - Catégories :  #Rappel de mémoire et Politique

   Je voulais attendre quelques temps avant de parler de mai 68 .
Car compte tenu de mon âge à cette époque (12 ans en juin suivant ), je n'ai réalisé qu'un peu plus tard qu'il se passait quelque chose, quelque chose de grave et de magnifique à la fois.

J'habitais en "ces temps immémoriaux" la région parisienne.
Immémoriaux parce que ma fille cadette vient de m'apprendre que je suis la seule adulte-parent de sa classe (parents et enseignante réunis) à avoir connu cette époque .
Est-ce que cela me confère maintenant une sorte de statut " d'ancien combattant " en voie de disparition ou bien d'espèce à protéger, je ne sais pas !

Mais force m'est de constater que les enfants viennent m'interroger .
Nous avons ainsi toutes deux obtenues des galons :
Ma fille, parce que sa mère a connu mai 68, et moi pour ce qui ressemblerait à si méprendre à :
- " Dis, Mamie, toi aussi tu as connu les dinosaures ?"

Mais trêve de plaisanterie revenons à ce qui est en passe de devenir un pavé, tant il me semble avoir de souvenirs qui me reviennent en tête !

Mes parents venaient de quitter MA ville de Sarcelles que j'aimais tant.
Je dis bien "ma" parce que j'y avais tous mes amis ainsi que mes premières références de vie avec mes parents, ma petite enfance s'étant déroulée auprès de mes grands-parents.
Et c'est important à cet âge là, en dehors de toutes considérations architecturales ou urbanistiques .

Nous arrivions dans le Val de Marne, dans une petite ville située à côté de Créteil .
Mes parents y avaient obtenu un appartement plus grand car bien que nous étions 4 enfants, nous occupions à Sarcelles un petit F3 .
Par ailleurs, mon père qui était "ambulant" aux PLM se rapprochait de son point de ralliement et de départ pour son travail.

Ambulant ? PLM ?
PLM : pour Paris-Lyon-Méditerranée .
Ambulant pour l'employé des postes qui était chargé de trier le courrier à partir des centres de tris tous accolés aux gares principales dans des wagons de l'administration des Postes et Télécommunications et que chaque train dit de "Grandes Lignes" comportait..

Les circuits étaient bien définis, puisque concomittents aux dessertes ferroviaires.
Mon père a ainsi travaillé sur des lignes différentes :
Paris-Clermont, Paris-St Etienne, Paris-Pontarlier, Paris-Chambéry...
2 nuits sur quatre, inexorablement, tel un métronome, mon père était absent.
Pas de week-end, de ponts, de jours fériés...

Si sa plage horaire tombait ce jour-là et bien tant pis !  
Hormis 4 semaines de vacances consécutives (3 semaines + 5 jours de compensation pour travail de nuit ) qu'il pouvait prendre dans l'année parce que nous étions en âge scolaire ( plus de 6 ans et moins de 16 ), mon père a fait cela durant les 27 dernières années de sa carrière professionnelle.

Depuis ce service a disparu : Transformation de La Poste.
Les centres de tri ont été déplacés en dehors des villes, dans des zones industrielles et le camion a remplacé le train . C'est...écologique ? rentable ? moderne ?
Privé très bientôt, bien sûr !

Mais revenons à 1968 .
J'habite donc dans cette petite ville de Bonneuil sur Marne et j'entame ma scolarité dans une annexe du Lycée Paul Valéry à Maisons-Alfort.
Le collège n'existait pas encore.
Ainsi vous pouviez faire toute votre scolarité de la 6ème à la terminale dans le même établissement.

Cela n'a pas été mon cas, puisque la ville où j'habitais, en pleine expansion, construction (comme toute la banlieue parisienne) n'avait pas encore toutes les structures adéquates.
C'est donc dans les villes avoisinantes que je suis allée poursuivre mes études.

Ma sixième était morne. Ni bonne, ni mauvaise élève.
Quelques mini-révolutions cependant s'opéraient dans ma scolarité.
Les cours étaient ...mixtes, ce qui n'avait pas été le cas auparavant lors de mes années primaire.
Cette même année, le jour hebdomadaire de congé scolaire du jeudi a été transféré au mercredi, tandis que les cours du samedi après-midi en primaire étaient supprimés, alors que cela était le cas au lycée depuis longtemps, le jeudi matin étant travaillé.

Je ressentais cela comme une profonde injustice.
Moi qui me faisait une joie d'aller au lycée pour en bénéficier, j'en étais pour mes frais !

Bon évidemment, je passais chez les "grands", j'avais un professeur par matière et j'étudiais en plus l'anglais et le latin. Pas question de l'allemand, c'était la langue honnie des bourreaux.
Mais en dehors de cela, j'avais juste un peu de mal avec cette banlieue que je ne connaissais pas et toutes mes relations amicales au degré "zéro" que je devais recréer.

Pour me rendre au lycée, je devais prendre le bus .
Deux bus à vrai dire, puisqu'il y avait un changement à Créteil .

Aujourd'hui, lorsque vous prenez un ticket de bus, c'est un ticket, un vrai, pour tout votre parcours.
En 1967-1968, au niveau de la RATP, il fallait acheter un "carnet", sorte de feuille dépliante avec de petites languettes prédécoupées et surtout, surtout, il fallait savoir : calculer !
Car selon votre destination et le nombre de stations parcourues, le nombre de languettes à composter ou faire "troutrouter" (il y avait selon les lignes encore un "receveur" et un machiniste, terme usité à l'époque pour désigner le conducteur du bus) étaient variables.

Ainsi si j'allais à Créteil deux languettes, Maisons-Alfort : quatre.
J'aimais celui que je prenais à partir de Créteil pour me rendre à Maisons-Alfort.
Cétait l'un de ces anciens bus à plate-forme arrière, cahoteux et peu confortable, mais qui sentait le bois, la poussière et dans lequel résonnait encore le ding-ding qu'émettait le receveur pour signifier au "machiniste" qu'il pouvait repartir.

Les deux premiers trimestres scolaires se sont écoulés lentement.
Peu de changement pour moi, si ce n'est la découverte des premiers "collants" mousse.
Moins chers que les bas, beaucoup plus pratiques et finalement plus solides !

Un réel progrès pour moi qui refusait de me mettre en jupe si je devais porter d'horribles chaussettes courtes, ou des bas.
Ce qui signifiait invariablement harnachement inconfortable, gênant, sans compter les plis de toute sorte qui ne manquaient pas de me faire exploser sur l'incongruité des tenues dites féminines .
Car hormis le pantalon fuseau toléré en hiver : Pas de port de pantalon autorisé pour les filles dans l'établissement scolaire que je fréquentais .
Et j'oubliais la traditionnelle blouse rose les semaines pairs et bleu les semaines impairs.

Mars 1968 arrive donc.
J'ai la chance de posséder un "transistor", cadeau normalement dévolu aux communiantes, ce qui n'avait pas été le cas pour moi.
En effet, je n'avais pas suivi d'enseignement religieux, compte tenu de l'athéisme forcené de mes père, grand-père, grand-oncle, bref tout ce qui portait "culotte" dans ma famille.

Ma mère avait bien tenté de m'inscrire malgré le désaccord fondamental de mon père, mais ne dérogeant pas aux principes paternels, j'avais fait le catéchisme buissonnier.
En moins de deux mois, ma mère avait abandonné toute idée de persister à mon grand soulagement, car j'avais horreur de cela.
Mes trois plus jeunes frères n'ont pas eu à batailler, elle n'a plus jamais retenté l'expérience.

Cependant, les femmes de ma famille, grand-mère paternelle en tête,  portaient elles-aussi , une autre forme d'autorité, moins visible certes qu'un vêtement mais qui leur avait fait décider d'organiser une fête de passage pour mes onze ans.

Le passage au lycée en a été le prétexte.
De l'art et la manière de détourner un concept religieux au profit d'une cérémonie jugée  "oécuméniquement" laïque et citoyenne, ce qui avait eu pour effet d'obtenir l'adhésion pleine et entière de toute la famille avec un grand "F" . 

Et cadeaux de rigueur, Je me retrouvais donc en possession du fameux transistor, d'une splendide montre LIP et d'une magnifique paire de boucles d'oreilles "créoles".
Et j'oubliais: une belle pièce en argent massif de cinq francs, bien lourde au creux de la main.

Depuis, au grand dam de mes parents, je faisais mes devoirs en écoutant la radio.
Ma tante et une cousine m'avaient convertie à l'émission "yé-yé" du moment qui s'appellait : " SLC, Salut Les Copains"
Cependant comme mes notes ne prêtaient pas matière à discussion ou polémiques, ils avaient vite jugé cette manie certes, un peu bizarre, mais comme étant un trait naturel de mon caractère jugé le plus souvent fantasque.

Mais c'est ainsi que j'ai pu entendre le tout premier reportage concernant les étudiants.
Ils occupaient le bâtiment administratif d'une université.
J'en ai aussitôt parlé à mon père qui a froncé un sourcil, plié son journal où il faisait ses mots croisés et allumé son poste de radio.

Aujourd'hui, il se précipiterait sans doute vers la télévision ( cf 2001 et les attentats du World Trade Center ) .
Mais en 1968, il faut tout de même se souvenir que tout le monde ne possédait pas un poste de télévision, loin s'en faut.
De plus, c'étaient des émissions diffusées en noir et banc, avec une seule et unique chaîne d'état dont les programmes étaient présentés par une speakerine.
Les émissions commençaient en général à 18h en semaine pour finir à 23H, sauf le  jeudi,(maintenant mercredi) où les enfants, ravis de l'aubaine, avaient un programme réservé (Zorro)dès 16h30 et le dimanche après-midi où nous avions droit à un après-midi cinéma.

Donc mon père attendait les informations suivantes.
Je me dois de préciser ici que mon père était syndicaliste, adhérent à la CGT.
C'était aussi un militant communiste.
Aussi la maison regorgeait de journaux syndicaux : La Vie Ouvrière ou politiques : l'Humanité.

Nous les enfants, attendions avec impatience le dimanche, jour de "l'Huma Dimanche" et surtout du "Pif gadget".
Nous découvrions ainsi des bandes dessinées qui deviendront culte et des personnages facétieux.
Pour ma part, j'adorais Corto Maltese, Eric le rouge ou Rahan.
Le concombre masqué ainsi que Gai-Luron et Totoche me faisaient rire aux larmes. 
Même si par ailleurs je feuilletais déjà avec attention la " V.O."
J'aimais lire les articles de témoignages des salariés, mais surtout ceux qui donnaient la parole aux femmes.

Et je m'ouvrais ainsi au monde ; le Vietnam, l'Espagne de Franco et le supplice du garrotage des condamnés, le Portugal de Salazar que Samuel,(celui qui allait devenir mon oncle en juin) avait fui refusant de partir pour cinq longues années de "service militaire" en Angola, le Printemps de Prague...
Et puis aussi, un parlementaire qui a fait les gros titres des journaux : Lucien Neuwirth, montré du doigt pour avoir légalisé la contraception en France, abrogeant une vieille loi de 1920 .
Mais contraception non remboursée et chère, très chère et peu prescrite puisque la plupart des médecins, gynécologues de cette époque faisaient tout pour ne pas avoir à la prescrire : " elle rend stérile, fait grossir, vous donne le cancer, n'est pas faite pour vous..."

Mais le véritable fond du problème était que les femmes allaient maitriser leur fécondité et que c'était la porte ouverte à tous les dévergondages !
Cela, je ne l'ai compris que plus tard lorsque ma mère m'a expliqué les réponses des différents médecins qu'elle avait consultés et qui tous lui avaient refusé ce droit.

Pour l'heure, mon père attendait l'oreille collée à la radio, les informations.

                                                                                                   .../...
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L
Merci pour ces souvenirs qui font que femme et homme des années 50 nous avons les mêmes goûts qui nous viennent à la bouche en évoquant nos années de jeunesse. Que ce soit le transistor, la montre LIP, le beau et fou Corto, le poste de T.V en noir et blanc rare dans les familles, dont il fallait obtenir la permission pour aller se poser devant Zorro le jeudi après-midi à partir de 16 h 30.

Dans la même veine, CHEMINANCE à Fleury les Aubrais, reprend nos années 50 (qui sont nos années de naissance) du 28 mars au 6 vril 2008. Tout le programme sur www.fleurylesaubrais.fr et au 02.38.83.29.67.
Pour se mettre dans l'ambiance, je conseille l'exposition "les années formica" à la Passerrelle tous les jours de 14 à 18 h 30. Le vernissage est vendredi 28 mars à 20 h.

C'est doux de parler de ce qui nous est commun parmi tant d'autres choses.
Bien amicalement
Monique Lemoine
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G
Bon... Je dois t'avouer que je n'ai pas encore eu le courage et le temps de lire ton article en entier...

Mais promis dès que je peux je le lis et je te donne mon avis !!
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D
Ahhhhhh !! que de souvenirs ! pour moi qui avait également 12 ans en 68 ils sont peu différents, sauf que mon frère et ma soeur de 5 et 6 ans mes ainés occupaient respectivement leur lycée et les conversations avec mes parents également très engagés meublaient très largement l'absence de télé à la maison !!Je me souviens qu'en région parisienne où j'étais aussi du côté de chaville, il était difficile de trouver de l'essence pour les voitures et même les magasins d'alimentation étaient parfois fermés.2 ans après, au décès de papa j'ai déménagé à Bonneuil sur marne où j'ai croisé la vie de notre circé....bises
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B
Ton histoire de tickets me fait penser à la RATVM (prononcer RATOUM) pour Régie Autonome des Transports de la Ville de Marseille. La RATOUM avait les mêmes tickets et il en fallait 5 pour aller en centre ville au Lycée (avant 68).
Je me souviens aussi du "poinçonneur", assis à l'entrée du bus à l'arrière qui tout au long du trajet disait "Avancez sur l'avant" et nous répondions en coeur "Reculez vers l'arrière"...De vrais voyous !
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C

@ BCT: C'est exactement cela BCT, même chose pour la remarque du "poinçonneur"....
Pour ma part, je me contentais d'écouter les grands un brin hilare...Ah l'exemple...
@ Didier Goux : ............ Dois-je vraiment rire ? On va dire que c'est un coup d'essai ? 


D
En arrivant à Bonneuil, votre père aurait dû se recycler et devenir pompier.

(Pompier-Bonneuil : on est censé rire, là...)
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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "