Il est des douleurs que l'on tait.
Comme de pesants secrets.
La dire, c'est la faire vivre hors de soi et paradoxalement accepter qu'ainsi elle puisse s'achever.
Comment décrire une épreuve dont l'issue est déjà inscrite dans le livre noir de votre souffrance intime.
En lettres de feu. Incandescentes dans les méandres de votre géhenne personnelle.
Avant même de la découvrir, avant même qu'elle ne prenne forme.
Avant même que les actes qui vont en découler donnent légitimité à votre tourment silencieux.
Telle une tragédie antique, l'unité de temps et de lieu à l'échelle d'une vie est respectée.
Mon fils est en détention, G. enseveli.
Ma fille n'est pas heureuse.
Ses confidences me font penser à d'abominables clônes surgis de mon propre passé, réminiscences cruelles de mes échecs.
Comme si le passé s'enfantait lui-même.
Mon hydre de Lerne intérieur à qui je n'ai pu trancher ses sept têtes d'un unique coup de glaive.
Je n'ai pas su la protéger.
Ni elle, ni ses frères.
J'aurais tant aimé que mes lamentables et pitoyables expériences n'aient pas été vaines.
Qu'elles immunisent mes enfants contre le malheur.
Mais ce n'est pas ainsi que la vie vous prend.
Vivre, c'est comme apprendre à marcher tout au long de son existence en tentant d'éviter les écueils et les ornières, les chemins couverts d'épines et les falaises qui vous donnent le
vertige.
J'ai le coeur lourd, empli d'une sourde inquiétude.
Je songe à tous ces événements en rentrant chez moi et aux prochains partiels que je dois affronter.
C'est littéralement un combat que je dois mener contre moi-même et ma peur du trou noir.
Mon amie C. m'a amenée à comprendre que ce n'est pas de l'échec dont j'avais la plus grande crainte, mais bien de réussir brillamment et d'obtenir la reconnaissance de mes proches.
En attendant, je ne dors plus.
La tombée de la nuit en hiver, a toujours été pour moi une source d'anxiété.
Trop peu de lumière et l'obscurité qui vous tient prisonnière dans une geôle où seules vos sombres pensées ont droit de cité.
Mon sommeil est peuplé d'horribles cauchemars dont je me réveille souvent en hurlant.
Ce sont mes propres cris qui me sortent de mes hallucinations nocturnes.
Je retarde alors le plus longtemps possible l'endormissement pour ne pas recommencer.
Il faut que je consulte mon médecin. Ce que je fais.
Il me prescrit un anxiolytique que je connais et utiliserais avec parcimonie.
Un traitement ponctuel adapté à mes symptômes, dont je ne veux pas devenir dépendante.
Je vais l'utiliser le soir en particulier.
Et cela marche plutôt bien. Pas d'inconfort dans la journée, ni de fatigue soudaine.
Je sombre donc chaque soir dans une profonde et bienfaisante léthargie dont je ne sors qu'à la sonnerie de mon réveil, avec l'impression que je viens seulement de fermer les yeux.
Une sonnerie stridente pourtant m'en sort une nuit.
Dans le brouillard, je cherche mon portable, le trouve, le laisse tomber...
Une nouvelle sonnerie perçante retentit dans un vacarme assourdissant.
Mon sommeil hypnotique fait résonner en moi le bruit comme le carillon d'un gigantesque bourdon d'église, un infernal tintamarre.
Je réalise...C'est la porte d'entrée, je monte les escaliers telle une somnambule, c'est mon fils qui est à la porte ! Mais non...C'est impossible, il est en prison, je continue à dormir debout
et je rêve...C'est en fait mon ex-compagnon qui sonne, comme il lui arrive parfois quand la nostalgie et l'ennui le prennent.
Généralement nous échangeons quelques mots sur le palier et je l'éconduis gentiment.
Dans le cas présent j'ai ouvert la porte.
Si l'avare de Molière se demandait pourquoi son fils était monté sur cette maudite galère, pour ma part l'ouverture de cette porte reste non pas un mystère mais une interrogation sans fin, avec
des pourquoi et des si à n'en plus finir.
Très banalement, je me réveille le lendemain et il est à mes côtés.
Je me souviens du bruit, de la sonnerie, mon fils, la porte, l'image du père de mes filles...rien d'autre... ? Peut-être des bras qui m'entourent...
Je n'en fais pas une histoire, c'est tellement vide de sens.
Cela n'avait aucune signification.
Qu'est-ce que se retrouver dans un lit à côté d'un homme qui a été votre compagnon pendant à peine sept ans et que vous avez quitté depuis une année ?
Rien...
Une banale histoire de porte ouverte qui aurait du rester sans conséquence.
Quelques courtes semaines passent entre les visites à mon fils, mes études, examens universitaires.
Et puis...Retards...
Je ne suis pas spécialement inquiète.
Stupidement je pense à une réflexion de ma mère, à des revues médicales aussi que j'ai feuilletées et qui indiquent que passé 40 ans, la possibilité d'être enceinte pour une femme devient infime
à chaque cycle qui passe.
De toute façon, j'occulte complètement l'épisode de cette nuit de janvier où j'ai ouvert la porte à mon ex-compagnon.
Et pourtant, il faut bien que je sache.
Pour ma part, je veux croire aux signes avant coureurs d'une ménopause qui s'annonce.
J'achète cependant en pharmacie l'un de ces fameux tests ultras-rapides qui vous révèlent d'un ou deux traits de couleur l'état où vous vous trouvez.
Et pour moi, ce seront deux traits bleus parallèles.
Je les regarde incrédule.
Je n'arrive pas à y croire.
Je vais attendre encore deux jours avant de réaliser complètement.
Nous sommes de toute façon en fin de semaine.
Le lundi arrive.
Je décroche le téléphone et prends RDV au planning familial de la ville de B.
Celle où est incarcéré mon fils.
Celui de la ville où je demeure est bien, mais dès qu'il s'agit d'interruption de grossesse, le service qui prend la relève laisse à désirer.
Une amie infimière me le confirme.
J'ai besoin d'écoute, de soutien, pas au mieux d'indifférence, au pire de culpabilité supplémentaire.
Pour cela, je vais m'en charger toute seule.
C'est un médecin généraliste qui intervient en milieu hospitalier qui me reçoit.
Il est souriant, ouvert, plein d'empathie en un mot : Humain...
Il m'écoute attentivement sans m'interrompre.
Et je lui relate d'une voix blanche les événements de ces dernières semaines, mon fils, mon oncle, ma situation familiale, la culpabilité quant à mon manque de vigilance.
Et il relativise en souriant.
Je ne suis pas une "sur-femme", une super héroïne de BD.
Je ne peux pas tout porter ainsi sur mes épaules, tout gérer.
L'examen échographique confirme le diagnostic du test.
Cependant, il m'annonce que c'est une grossesse arrêtée.
Il me propose ainsi un RDV le jeudi de la semaine suivante pour intervenir si elle ne s'est pas évacuée naturellement, comme il se devrait.
Le jeudi est le jour des parloirs.
Je ne peux accepter.
Ce sera donc une autre personne qui me recevra mais le vendredi.
Avec le recul, je me dis qu'il a tenté de me préserver.
Qu'il savait que mon choix était cornélien, que cependant je m'acheminais inéluctablement vers l'interruption de grossesse.
Que je n'étais sans doute pas impunément mère de famille nombreuse...
Avec des " Si...", l'histoire serait indéfiniment réécrite.
Je ne sais pourquoi une nouvelle échographie est faite, ou plutôt je le crains.
Le diagnostic du précédent médecin est infirmé.
Je suis toujours enceinte, d'une grossesse qui évolue favorablement qui plus est.
Et je dois donner ma réponse.
Elle arrive fatidique. Tel un couperet.
Je ne poursuivrai pas. Je ne peux pas.
Je n'en ai pas le droit.
Ce futur enfant n'a été pensé, voulu, imaginé par personne.
Il n'a aucune place, aucune légitimité pour qui que ce soit.
Et quelle place éventuelle lui offrirais-je ?
Celle d'un enfant non reconnu alors qu'il aurait deux soeurs légitimes ?
Quels boulets attacherais-je à ses pieds dès sa naissance ?
Quelle situation lui imposerais-je ?
Et ses aînés qui ont désespérément besoin de moi...
Avais-je le droit d'imposer à qui que ce soit cet enfant, même à moi ?
Et lui ? Avais-je le droit d'obérer ainsi sa future existence ?
Non, bien sûr que non.
Respecter la vie, c'est avant tout respecter celle des vivants.
J'avais des responsabilités vis à vis de ceux qui avaient pris corps et existence.
Alors non...
Le Rdv a été fixé le vendredi suivant.
La semaine à attendre a été rude, prélude à bien d'autres souffrances morales.
J'attendais je ne sais quoi. Jusqu'au bout...
Un miracle, mais lequel ?
Le jeudi jour de parloir a été sans doute le plus difficile.
Je regardais mon fils, je voyais ses lèvres bouger et je feignais de sourire.
Ma mémoire me ramenait des années auparavant quand j'avais fait le choix de le mettre au monde.
Et je le regardais, je savais ses douleurs, sa difficulté à vivre, les souffrances dont je n'avais pu le protéger.
J'en étais responsable.
Je ne ferai rien endurer de similaire à un autre enfant.
Je ne courrai plus jamais ce risque.
Je ne ferai plus jamais souffrir.
En le regardant survivre, à cet endroit, dans les conditions physiques et morales où il était, avec un passé de violence subie, je savais que j'avais définitivement, terriblement et affreusement
raison.
J'ai pris le premier train à l'aube, le premier bus en direction de l'hôpital, traversé un hall vide de vie, pris l'ascenseur jusqu'à l'étage fixé.
Une chambre m'attendait, les consignes pré-opératoires de rigueur données.
Je ne me souviens même pas de la personne qui m'a accueillie.
Je vidais ma tête et mon corps de tout ressenti.
Je n'ai pas attendu longtemps.
Dès 8 heures, on est venu me chercher.
En passant allongée dans mon lit devant le local de la surveillante du service, en direction des ascenseurs, celle-ci est venue me voir.
Elle a pris ma main, l'a pressée très fort, a réussi à saisir mon regard dans lequel elle a plongé et m'a dit :
-" Je sais, c'est difficile, mais nous sommes là pour vous et nous allons vous aider..."
J'ai tourné la tête, je ne voulais pas pleurer, pas maintenant.
Un geste, un simple geste, je n'étais donc pas aussi seule que je le croyais.
L'ascenseur s'est ouvert et je suis descendue au bloc où j'ai attendu quelques instants.
A cet instant, dans mon coeur, j'ai demandé pardon à mon enfant, pardon de ne pas le désirer, pardon de ne avoir de place pour lui dans cette vie, pardon de ne pas le mettre au monde.
J'ai invoqué aussi la mémoire de mes grands parents pour le leur confier.
Puisque personne ne voulait de lui dans cette vie, eux l'accueilleraient.
J'ai été endormie.
Un médecin à l'accent slave s'était auparavant gentiment présenté à moi, me demandant de ne pas m'inquiéter. Ce serait vite fini.
Le vertige de l'anesthésie, le vide dans lequel je suis happé.
Je me réveille dans une petite salle.
Je ne sens rien. Je suis rapidement de retour dans ma chambre.
Et je fuis littéralement dès 13 h, ma chambre, l'hôpital...
De retour chez moi, mes enfants ne sont pas là.
Ils sont juste un peu plus tôt chez leurs pères respectifs pour les fins de semaine codifiées.
Le soir tombe, je suis toujours tétanisée, insensible.
Et puis du sang coule entre mes jambes.
Et je m'effondre en pleurant sous la douche.
J'ai pleuré toute la nuit. J'ai toujours au coeur la douleur de la nécessaire absence.
Mais je sais que j'ai fait le bon choix et pas un instant je ne le regrette, malgré cette difficile épreuve.
Je dénie à quiconque le droit de me juger, de me dire que dans la vie ;
-"On a toujours le choix...", sachant pertinemment que lui ou elle justement vous culpabilise pour ne pas avoir fait l'autre, "le bon"...
Si je dois un jour rendre des comptes à mon créateur en admettant qu'il existe, il sait mes interrogations et mes souffrances, le fardeau que je porte.
Je le crois infiniment plus indulgent et bienveillant que ceux qui se réclament de lui.
Quant à mon enfant, j'aime à le penser heureux et souriant dans les bras de mes grands parents. Ils m'attendent tous, mes ancêtres et lui...
Il sait que je me suis condamnée à le porter à jamais en mon coeur.
Il m'a pardonné.
Alors bourreaux et tourmenteurs des âmes, juges de tribunaux inquisitoriaux, moralistes, donneurs de leçon en tout genre...
Vous qui n'êtes et ne serez jamais que de pathétiques conseilleurs et pas des payeurs...
Passez votre chemin ! Votre place n'est pas ici.