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29 Jan

Histoires et Secrets de Femmes : Marie-Louise.

Publié par Circé  - Catégories :  #Loi Veil, Planning Familial, CPEF, IVG.

C'est en 1910 que Marie-Louise a vu le jour dans le bassin minier du Nord de la France.
Sa mère était employée dans la grande filerie textile locale et son père ouvrier flamand, poseur de rail pour les chemins de fer.
Elle était l'aînée d'une famille de trois enfants . 

Particularité pour cette époque et pour les femmes de cette famille, elles refusaient toutes le joug du mariage.
Ce qui était le cas pour ses parents qui vivaient en concubinage, ou à la colle, expression triviale s'il en est, mais que l'on employait bien volontiers dans mon enfance.
Mes recherches généalogiques poussées jusqu'en 1793 m'ont démontré que c'était bien une constante familiale.

Il faut aussi avouer que l'anti-cléricalisme ainsi que l'Internationale ouvrière étaient de mise chez les hommes de cette famille, ce qui n'était pas fait pour arranger les choses .
Cependant, tous sans exception ont reconnu leurs enfants, les ont élevé, éduqué de façon toute aussi sévére et stricte que les familles lambdas(sous-entendu mariées, catholiques etc...etc...).
Car la morale prolétaire n'avait rien à envier à la rigueur de celle de la calotte.

Ma grand-mère a sans doute été la première à déroger à la règle.
Elle s'est en effet mariée avec mon grand-père, fort tard il est vrai, puisque mon père avait 16 ans lors de cette cérémonie civile soit 5 petites années avant ma naissance .

Mais avant que d'en arriver là, Marie-Louise avait donc rencontré celui qui allait devenir mon grand-père. Puis l'avait suivi à Paris où il exerçait à ses débuts, depuis l'âge de 13 ans, le métier de télégraphiste .
Ma grand-mère, quant à elle, s'était placée comme femme de chambre chez une "Famille Bourgeoise" (Les "Bourgeois"!).
Terme Ô combien consacré pour ces deux-là qui ont activement milité et participé lors du Front Populaire.

Je me souviens toujours des vacances d'été où ces événements étaient évoqués.
Cela fleurait bon, encore des années plus tard, la fébrilité, la joie, la fierté d'avoir lutté et participé à ces grands événements pour une vie meilleure.
Ma grand-mère, pour la première fois de sa vie avait ainsi pu avoir autre chose que ses dimanches après-midi pour voir son fils, né une année auparavant ainsi que son compagnon et obtenu une ravalorisation de ses gages qui ne ressemblaient plus à une aumône.

J'entendais ainsi parler de Léon Blum, Maurice Thorez, ami et voisin de la famille, des luttes, grèves, occupations d'usine et de l'allégresse générale lorsque les accords de Matignon ont concrétisé la victoire de leurs combats politiques.
Mon père, lui, avait été confié à sa grand-mère paternelle .

Puis la guerre est arrivée.
Peu de temps auparavant la santé défaillante de mon père  avait obligé mes grands parents à quitter la capitale, sur les conseils de leur médecin de famille.
Au grand dam de ma grand-mère qui était devenue une Parisienne dans l'âme et l'est restée jusqu'à sa mort.

Je passerai donc sur la débâcle, l'occupation, la ligne de démarcation, les restrictions, les prisonniers, déportés...
Mon grand-père était désormais facteur le jour où il repérait les fermes qui avaient encore de la nourriture à vendre pour revenir de nuit s'approvisionner et nourrir leur famille nombreuse .
Car ma grand-mère était devenue entre autre "nourrice" .

Des enfants de prisonniers dont les mères travaillaient ou bien placés là, loin de la ville parce que la vie y était moins rude, moins dangereuse pour eux,... juste un peu moins, étaient venus agrandir la famille.
Ses connaissances parisiennes relayaient son nom en cas de nécessité et de un enfant supplémentaire, puis deux, puis trois elle avait fini par être à la tête d'une famille de huit enfants pour finir à la fin de la guerre à avoir une quinzaine d'enfants sous son toit.

Par ailleurs, elle avait été "réquisitionnée" par le médecin du village.
Celui-ci l'avait institué assistante-infirmière et lui avait appris l'art de faire les piqûres, les soins, bandages, remettre en place les foulures, recoudre les plaies ainsi qu'aider les femmes à accoucher.

Toutes les bonnes volontés étaient les bienvenues surtout qu'il était le seul médecin à des kilomètres à la ronde, et que par ailleurs il était engagé dans la résistance, même et surtout si cela ne s'est su qu'à la fin de la guerre.

En attendant, la vie était dure .
Les restrictions, risques de délation, sport favori des français sous Pétain (cf les archives de police désormais ouvertes aux historiens ) apportaient leurs lots quotidiens d'insécurité, de peur du lendemain, sans compter les exactions des allemands et de la police vichyste .

Ma grand-mère s'est retrouvée enceinte fin 1943.
Le mot catastophe est sans nul doute bien faible pour exprimer son angoisse et celle de mon grand-père, leur refus mutuel de faire naître un enfant dans ces conditions.
C'est le médecin qu'elle assistait qui l'a aidé, "proprement", sans anesthésie.

Posant des questions bien des années plus tard sur ce qu'il était normalement convenu de taire, Marie-Louise s'est exprimée clairement sur la situation de l'époque mais avec pudeur sur cet acte toujours et irrévocablement grave pour une femme.
L'évocation de l'intervention a fait passer dans ses yeux bleus délavés par l'âge, les fantômes de la douleur passée, de l'histoire.

Pas un instant cependant, elle n'a regretté ce choix.
Je me souviens de cette phrase qu'elle m'a dite pour clore ce qu'elle avait bien voulu me dévoiler :
"N'oublie jamais ma petite fille, c'est un conseil que je te donne, que la vie des Vivants est plus importante que celle de celui ou de celle qui n'a pas vu le jour ".

Devra-t-on avoir dans ses relations un médecin qui ne jugera pas et sera plus humain et humaniste que ceux qui voudraient remettre en cause la loi Veil, s'ils arrivent à leurs fins ?  

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Tryphon 31/01/2008 21:17

Lecteur fidèle et souvent touché de ces portraits, je m'aperçois que je n'ai jamais posté de mot pour vous le dire...

Il est plus facile de répondre deux/trois bêtises sur un billet d'humeur que de témoigner d'une émotion partagée...

J'ai aussi en tête quelques phrases, qui m'aident à construire ma vie, de "ceux enfin dont la vie
Un jour ou l'autre ravie,
Emporte une part de nous..."

Circé 31/01/2008 21:31

La vie emporte une part de notre enfance, de notre passé.Et pourtant chacun des êtres que l'on a cotoyés, qui nous ont aidé à grandir, forgé ce que nous sommes devenus, vibre toujours en nous et en cela ils sont toujours vivants, présents.Ils ont été des passeurs de flambeau tout comme nous avons à le faire.

BCT 30/01/2008 22:11

Cet été je ferai une photo dans le cimétière où habite ma Mère. Je te la donnerai...

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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "