C'est un appel banal sur mon portable.
Etrangement, j'ai une sensation d'agréable redite.
Comme s'il s'agissait du même coup de fil reçu il y a un peu plus de huit années maintenant.
C'est à cette époque que j'avais commencé à écrire :
" Mel... va accoucher.
Mel..., c'est la compagne de mon fils aîné.
Elle n'a que 17 ans, mais elle va être Maman.
Au-delà des considérations que l'on peut avoir sur son jeune âge, le choix délibéré de ce tout nouveau couple de devenir parents, moi, je vais devenir grand-mère pour la première fois.
Mon fils vient de me prévenir sur mon portable.
Il est 07 heures du matin et Mel vient de rentrer à l'hôpital.
Je suis quant à moi à Nantes chez une amie avec mes deux dernières filles dont la plus petite n'a alors que deux ans et demi ; Et elles aussi vont monter dans la hiérarchie familiale, elles vont
devenir : Tatas.
Nous sommes dimanche et je dois repartir chez moi en début d'après-midi.
Pratiquement 5 heures de route, mais je vais passer par B., ville où demeurent Mel et mon fils.
Je suis vaguement inquiète.
Va-t-on bien s'occuper d'elle ?
Va-t-elle avoir une péridurale pour ne pas trop souffrir ?
Et ce bébé, se présentera-t-il bien ?
Son père, mon fils sera-t-il présent lorsque son enfant pointera le bout de son nez par cette belle journée d'automne dans cette dernière année du deuxième millénaire ?
Soutiendra-t-il sa compagne ? Sera-t-il à la hauteur ?
Mes filles sont excitées, le bébé va enfin naître.
C'est le sujet jusqu'à notre départ et toutes les questions sur la naissance vont y passer.
Je fais de mon mieux pour répondre aux attentes de ces deux petites demoiselles de 5 et 2 ans 1/2, sans cependant m'attarder sur des détails particuliers en veillant à ne répondre qu'à leurs
questions et pas plus.
Notre itinéraire nous fait remonter les rives de loire.
Et j'y prends un grand plaisir.
Je veux me souvenir de cette journée particulière qui s'inscrit dans mon histoire d'être humain, dans ma généalogie : je suis mère, et je vais devenir grand-mère.
Le soleil automnal illumine le feuillage mordoré des arbres de la campagne environnante.
Les tournesols finissent de sécher sur pied et par endroit la récolte a déjà commencé.
Dans les vergers les cueilleurs de pommes s'activent et l'atmosphère est remplie de cette odeur particulière, un peu douceâtre entre tiédeur de l'air et humidité naissante.
Le majestueux fleuve ligérien serpente tranquillement en reflètant ses châteaux qui se mirent complaisamment dans ses eaux, tandis que les vendanges se terminent au rythme des tracteurs charriant
des cuves gonflées de raisin.
Mon petit-fils va naître.
Je vais être grand-mère.
Quelle curieuse sensation...
Mes filles bavardent, sommeillent, bavardent de nouveau, s'impatientent.
Rien ne trouve grâce à leurs yeux :
-"Quand allons-nous arriver ? "
Seule cette question est importante avec :
"Est-ce que le bébé sera déjà sorti du ventre de Mel ?"
J'ai beau expliquer que je ne sais pas, que cela pouvait demander du temps, les questions sont irrémédiablement identiques et se succèdent comme dans une inutile et désespérante controverse.
Cependant, nous avançons et nos pérégrinations nous amènent à destination.
Nous y voici.
Enfin nous pénétrons dans B., direction l'hôpital et son parking.
Je donne les dernières consignes à mes poussinettes.
Soyez sages, ne faites pas trop de bruit, ne courrez pas partout, attendez-moi...
Bref la tension monte.
Deuxième étage, service maternité, aile naissance.
-"Oui, oui...Elle est bien en salle de naissance, je crois même qu'elle vient d'accoucher..."
me dit une sage-femme auprès de laquelle je me renseigne.
-"Attendez, son mari est là, je vais le prévenir..."
Je vois arriver mon fils, il est livide et excité à la fois.
-"Ça y est, il est né , viens tu peux entrer dans la salle d'accouchement si tu veux..."
Je suis étonnée, un peu décontenancée :
-" C'est vrai ? Je peux ? Cela ne va pas déranger Mel ?..."
-" Non, je t'assure tu peux venir..."
Je pénètre donc dans cette salle d'accouchement qui a vu naître ma dernière fille et à ma place, sur le lit de naissance, Mel.
Elle est pâle mais souriante, les cheveux encore collés de sueur.
Sur son ventre une petite boule rose remue et tente de crapahuter jusqu'à son sein.
-"Voulez-vous le prendre ?..."
Stupidement, je me sens gauche, timide.
C'est un tel cadeau qu'elle vient de me faire en m'autorisant à pénétrer dans cette salle, au moment précis où mon petit fils a pris corps et vie.
Je ne sais pas si elle s'en rend compte, mais j'ai un vertige.
Un vertige de bonheur.
Je saisis délicatement ce petit être encore mouillé du ventre de sa mère.
Il a un petit visage fripé et les yeux gonflés du nouveau-né qui peinent à s'ouvrir.
Je le regarde attentivement, m'emplissant de ce petit corps potelé, de son souffle léger et rapide.
Doucement, précautionneusement je l'entoure et le cale au creux de mes bras.
Je me sens à l'égal d'une déesse mère antique en lui susurrant à l'oreille:
-"Sois le bienvenu en ce monde, petit d'homme...Je suis ta grand-mère..."
Dès cet instant, j'étais envahie par une force immense issue du passé de tous mes ancêtres.
Ils avaient été convoqués à la naissance de leur énième descendant, tout comme ils avaient présidé à la mienne.
Ils étaient là, ils vibraient en mon petit-fils.
Et moi, j'étais la terre et le ciel, le soleil et la mer, j'étais le monde entier.
J'étais le passé, le présent et l'avenir.
L'histoire de l'humanité défilait devant mes yeux à une vitesse prodigieuse en une myriade d'étoiles multicolores.
Et j'étais l'humanité, sa source sans fin, j'y participais, j'étais l'Histoire.
Rien ne pouvait plus me vaincre.
Je pouvais disparaître à cet instant, être engloutie dans les ténébres abyssales du ventre de la terre.
Plus rien ne m'importait : J'étais immortelle !
Dans le sang de mon petit fils était inscrite toute mon histoire, celle de mes aïeux et dorénavant les siens.
J'avais accompli la transmission ancestrale, celle de l'origine de la vie.
L'Eternité était là, dans ce nouveau-né rose et vagissant. "
Aujourd'hui, Mel est de nouveau maman.
Un autre petit garçon lui est né avec un peu plus de trois semaines d'avance.
Dans des conditions périlleuses toutefois.
Le cordon nourrissier qui le reliait à sa mère se resserrait dangereusement autour de sa gorge.
La ravissante et pernicieuse écharpe l'étranglait inexorablement à chaque contraction .
Ce qui devait le conduire sur le chemin de la vie lui ôtait tout espoir de prendre le souffle vital .
Mon petit acrobate aura donc brûlé toutes les étapes, avec l'aide du chirurgien qui aidait sa mère à le mettre au monde.
Un joli sill
on en guise de
raccourci, creusé dans le ventre doux et chaud de sa maman, lui a sauvé la vie.
Mon petit funambule et sa maman vont bien.
Les péripéties et pérégrinations pour montrer le bout de son nez et pousser son premier cri se sont bien terminées.
Me voici une nouvelle fois Grand-Mère !
Le même puissant sentiment d'éternité éprouvé il y a huit ans.
Avec cependant la sérénité et la quiétude en abondance à chaque nouvelle naissance.
Et qui n'en finissent pas de grandir.
Un apaisement et une force aussi .
Mon compagnon dans sa langue natale m'appelle "Thuccenttiw", ce qui signifie : " Ma Louve ".
Et c'est bien. C'est ainsi que je me ressens.
Une louve veillant avec tendresse, amour et vigilance sur sa meute .
De ces louves matriarches qui jusqu'à leurs derniers souffles n'auront de cesse de lutter pour préserver et sauvegarder les siens de toutes les attaques, d'où qu'elles
viennent.