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26 Dec

Mon Algérie : Lalla Fatma.

Publié par Circé  - Catégories :  #Chroniques, Kabylie, Algérie, Ecriture

Lalla Fatma est une adorable vieille dame de 88 ans. 
C'est la soeur aînée de mon beau-père. 
En dehors d'être sa soeur, c'est aussi une pétulante mère, grand-mère et arrière grand-mère.

Le sourire aux lèvres, les yeux malicieux et le rire en cascade sont sa carte de visite.
Elle ne manque ni d'allant, ni d'entrain malgré son grand âge.
Son sens de l'humour et son esprit de répartie sont légendaires.
Sous ses dehors guilleret, la vie ne l'a pourtant pas épargnée.

Lalla Fatma est veuve depuis l'âge de 29 ans.
Son mari, elle l'avait choisi et aimé. 
Mais la guerre de 39-45 qui ne faisait aucune discrimination entre indigène et français de souche lui a pris son aimé, le père de ses enfants.
Elle a toujours refusé le joug d'une nouvelle union, sachant ce que cela pouvait signifier pour elle autant que pour ses enfants.

Alors elle a retroussé ses manches, travaillé sa terre encore plus durement et élevé dignement ses enfants.
Tous les prétendants qui sont venus la demander en mariage ont été éconduits.
Gentiment mais fermement. 
Et ils ont été fort nombreux.

Car Lalla Fatma a été et reste toujours une belle femme.
Ses yeux verts pétillants de joie éclairent toujours son visage à la carnation ivoirine.
Ses lèvres encore bien dessinées cachent deux rangées de dents, dont peu manque.
La blancheur de ses cheveux longs et ondulés est voilée et occultée par la couleur fauve du henné.

Suprême signe de beauté, ses ongles de main et de pied sont recouverts de la même couleur ambrée, tandis que les tatouages indigo de son front et de son menton rehaussent la blancheur de son teint.

Lalla Fatma est alerte.
Elle a de la prestance dans le maintien, et se tient toujours très droite lorsqu'elle s'assied.
Sa démarche ressemble à une danse lente et fluide.
Elle et ma Belle-Mère sont les deux seules femmes que je vois se déplacer avec autant de légèreté. 
Elles glissent sur le sol dans un fin bruissement d'étoffes et caressent le sol plutôt que de le fouler.

Son esprit est vif et agile.
Elle se souvient de tous les membres aujourd'hui disparus de sa famille.
Les anecdotes sont profusion et parlent aussi de l'histoire des femmes de Kabylie.
Des bains qu'elle allait prendre en compagnie des femmes de sa famille dans une source avoisinante.

Les hommes qui par respect ne se risquaient pas dans ce lieu d'intimité réservé aux femmes.
Elle raconte la fraîcheur de l'eau sur la nuque, la chevelure qui s'étire dans l'eau ondoyante, les corps qui se débarrassent de la poussière et de la fatigue harassante des travaux des champs.

Les vêtements qui sont lavés et sèchent sur les pierres chaudes en peu de temps.
Les rires et les éclaboussements que réservaient les plus jeunes aux plus âgées.
Les mariages choisis par la famille, celui de mon beau-père et de ma belle-mère par exemple après la guerre de Libération.

C'est en riant que j'apprends que mon beau-père puisqu'on lui imposait ce mariage avait expressement demandé qu'on lui choisisse une femme stérile.
Il estimait qu'il y avait assez d'orphelins de père dans sa famille pour s'occuper d'eux plutôt que de fonder sa propre famille.

Et c'était exactement le cas de ma Belle-Mère qui avait été répudiée au bout de quatre années de mariage par son premier époux à qui elle n'avait pu donner d'enfant.
Il n'est que peu d'exception en matière d'infertilité.
Les femmes en sont immédiatement accusées, tandis que les hommes, orgueil ou vanité de mâle mal placé, font trop souvent de fâcheux amalgame entre stérilité et impuissance et refusent d'admettre leur rôle dans ce problème.
D'autant plus dans les sociétés traditionnelles.

Ainsi donc, mon Beau-Père s'est vu présenter sa femme au soir de son mariage et s'est  retrouvé rapidement père d'un, puis de deux, trois, quatre...huit enfants !
Je le raconte avec beaucoup de Joie et de Bonheur.
L'histoire est encore plus savoureuse lorsque l'on sait que ce mariage a été arrangé et qu'il a marché.

Ils se sont découverts, respectés puis aimés, l'un étant le complément de l'autre.
Je connais tellement d'autres couples dont l'histoire est une faillite épouvantable à l'origine de tant de douleurs, que j'apprécie à sa juste valeur leur chance.

Lalla Fatma est ainsi la mémoire de la famille.
Elle conserve toujours sur toutes et tous des anecdotes truculentes ou pathétiques d'émotion.    

La dernière fois que je l'ai vue, Lalla Fatma en compagnie de ma Belle-Mère allaient présider aux préparations des festivités du mariage simultané de deux de leurs petits neveux pour l'une, neveux pour l'autre.
En partant, avec un petit sourire taquin, esquissant quelques voluptueux pas de danse, elle m'a roucoulée à l'oreille qu'elle allait se chercher un fiancé...
Et pendant les cinq jours de fête qui ont suivi, elle s'est activée, a dansé tout en émettant les traditionnels youyous d'allégresse.

Lalla Fatma est dans mes pensées.
La soeur de mon compagnon ainsi que son mari et leur petite fille sont venus passer la soirée du 24 décembre avec nous.
J'ai appris avec beaucoup de chagrin que Lalla Fatma avait perdu son sourire.
 
Sa petite-fille est étudiante.
Je l'ai rencontrée lors de mon dernier séjour en Algérie.
Elle est l'une des nombreuses personnes blessées lors des attentats meurtriers du 11 décembre dernier à Alger. Son corps est meurtri mais il guérira.

Cependant, ses nuits sont peuplées d'horribles cauchemars où elle revit en boucle l'explosion de la voiture conduite par l'un des kamikaze, le bâtiment soufflé et la désintégration sous ses yeux du mini-bus qui transportait ses amis, étudiants comme elle.
Les cris, la poussière, la douleur, l'odeur et la couleur du sang. 

Et pour eux comme pour moi la colère...
La colère de savoir que ce Kamikaze a été gracié et relâché en raison d'une pseudo politique de réconciliation.
La faillite, l'incurie d'un état irresponsable.

De vieilles badernes qui refusent de céder la gouvernance aux plus jeunes.
Dès fois qu'eux y arriveraient, après des années d'agénésie de fausse démocratie, à relever ce pays riche de tout ! 
Alors, sombrer de nouveau dans le pire et l'ignoble plutôt que d'accepter que l'heure est venue pour ce pays d'évoluer réellement loin de la corruption et des incapables de tout poil.

Et enfin, comment reconstruire un pays sur autant de larmes, de drames, de tragédies avec un tel déni de justice ?
Celui qui a massacré votre famille se retrouve libre. 
Et l'assassin est mieux loti que vous-même !
Une fois relachés, certains sont déplacés, logés et ont emploi à la clé.
D'autres se font explosés. 

   Quels Injustice, Cruauté, Iniquité, Scélératesse, Mépris pour le peuple algérien .


* Ce billet n'est pas celui initialement prévu .
Mon émotion et ma colère sont grandes. Plus jamais le SILENCE...

Commenter cet article

BCT 28/12/2007 22:11

Je suis déjà grand-père avec mon fils (elle a 9 ans) et ma fille attend un garçon...c'est eux qui changeront ce monde et nous on va essayer de le leur donner dans un état, on va dire "vivable".

Circé 28/12/2007 22:44

C'est ce que j'aimerais, le leur donner dans un état "vivable"...Mais plus le temps passe et moins je le trouve vivable, de quelque côté que ce soit.On va dire que ce soir j'ai un coup de blues. Demain je repartirai en avant toute, décidée à faire bouger les choses dans le meilleur sens possible pour eux et pour tous les autres... enfants, parents, grands-parents, arrières grands- parents...

BCT 28/12/2007 19:46

Je mesure aujourd'hui combien ton article/histoire est d'actualité. Les Algériens doivent regarder le Pakistans droit dans les yeux et construire leur démocratie. Ils en ont le pouvoir et l'envie.
Pour ce qui est de ce pauvre homme stérile, je note que notre histoire aussi est pleine de cette mâle attitude.

Circé 28/12/2007 21:05

L'Actualité me fait horreur.Je vais bientôt être grand-mère et ce monde me désespère.

Beaugency Webmaster 28/12/2007 09:38

Cet article m'a beaucoup touché... Je vous lis souvent sans commenter pour autant.
Il est difficile d'être juge et partie. Une réconciliation nationale est souvent douloureuse. Elle peut parfois fonctionner mais doit reposer sur des bases saines (comme en Afrique du Sud par exemple, ou encore au Chili). Tel n'est pas le cas de l'Algérie qui n'en finit pas de souffrir...

Circé 28/12/2007 10:13

Merci de ce commentaire.L'Algérie ne pourra faire l'économie de la Justice. Les Algériens ne le souhaitaient pas malgré un résultat de référendum plus que contestable. (Boycott massif en Kabylie, désaffection du scrutin électoral, urnes bourrées, disparues, opportunément réapparues ailleurs...) Son président a cru pouvoir passer outre, c'est un très grave échec et qui était prévisible.De nouveau le sang coule et il en est comptable et responsable.Avant hier encore un attentat à Bouira .Il n'a heureusement fait que des dégâts matériels. Comment vivre dorénavant avec cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des Algériens ?

Polyborus Plancus 26/12/2007 22:22

Pour toutes ces femmes, pour toutes nos femmes, et pour ma grand-mère qui a aussi perdu son sourire, il y a un an aujourd'hui, qui ressemblait fort à Lalla Fatma, les cheveux plus courts... pour les larmes qui me viennent du coup un peu trop facilement en vous lisant, merci Circé. Merci.

Circé 27/12/2007 11:39

Je suis très touchée. Merci à vous. Des communions de sentiments pour des personnes qui se ressemblent si fort qu'elles pourraient être mêmes, quelques soient leurs noms, prénoms et histoires.

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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "