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27 Nov

Révolte .

Publié par Circé  - Catégories :  #Pauvreté, Misère, Révolte et Politique

   C'est une lettre qui date de 2000 et que j'avais fait parvenir à différents médias .
   J'ai hésité à la retranscrire ici.

   Elle date d' il y a 7 années déjà, et elle est encore et plus que jamais d'actualité.
   Toutefois, elle est à remettre en perspective avec l'époque : référendum sur le quinquennat, fin de la taxe sur la vignette auto, baisse des impôts, la csg peut-être à l'abandon...


                                              Monsieur,         


         Je voulais par la présente lettre vous relater une "anecdote" qui s'est produite le mercredi 20 septembre dernier dans les locaux Espace Transport de la SEMTAO, rue de la Hallebarde à Orléans.
         En effet, ce jour dit je venais pour m'enquérir de l'usage de la carte LASER 31 pour mon fils collégien à Orléans, ainsi que de celui de la carte CAMPUS 10 ou 31 pour moi-même.

         A l'énoncé de ces derniers titres de transport, l'employée de service ce jour-là me répondit d'un air fermé qu'il me fallait posséder une carte de réduction SNCF familles nombreuses pour l'un, une carte d'étudiant pour l'autre. Sur ce, lui rétorquant que j'étais titulaire des deux cartes sus-dites et les lui présentant, celle-ci me demanda d'un air sourcilleux et inquisiteur...mon âge ! (j'ai 44 ans)

         Et de partir aussitôt dans une diatribe acide me répliquant qu'il serait bien trop facile dans ce cas de pouvoir accéder au droit d'utiliser la carte CAMPUS 31, que n'importe quelle mère de famille reprenant ses études (ce que je suis) pourrait donc l'obtenir (vous avez sans doute compris que je dépassais et largement l'âge requis soit 28 ans maximum) et qu'enfin à mon âge j'étais censée travailler !
        
         Le choc de cette réponse a été tellement grand pour moi que je n'ai pu que lui faire remarquer que si je reprenais mes études c'était "peut-être" pour trouver un emploi, qu'enfin il serait temps qu'en France le statut d'étudiant soit reconnu comme dans les pays anglo-saxons, à tout âge et à toute personne pouvant le justifier.

        Ceci pourrait sembler n'être qu'une mésaventure, après tout tomber sur une ou un employé(e) aigri(e), irascible et de méchante humeur, c'est relativement fréquent, si je ne m'étais sentie atteinte dans ma dignité de Femme, de Mère et d'Etudiante.
        Voyez-vous, je fais partie de cette frange de la population que je qualifierai de "Sans Nom et de Sans Voix". Je n'ai aucun pouvoir sinon celui de subir l'humiliation quasi quotidienne de cette société normative qui juge et rejette avec violence ceux qui n'ont pu accéder ou ont perdu un certain statut social vous donnant poids et reconnaissance dans cette société.

        Non, je ne peux bloquer les dépôts de carburant et d'ailleurs à quoi cela me servirait, je ne possède pas d'automobile n'en ayant pas les moyens.
        Alors, adieu pour moi la fin de la vignette auto, la baisse annoncée du prix des carburants. Quelles économies j'aurais pu faire !
        Je suis très heureuse que les impôts sur le revenu baissent, je n'en paie de toute façon pas...Que la CSG disparaisse, les moyens financiers dont je dispose sont tellement modestes que je ne suis pas assujettie à cette contribution.

         Moi, je suis abonnée aux files d'attente des magasins LIDL, ED, Leader Price...Où parfois les propos des caissières et autre gérant sont tellement mortifiants : 
-" Allez donc faire vos courses chez ATAC ou Auchan...", si vous n'étes pas contente alors que la file d'attente s'allonge interminablement et qu'une seule caissière est à votre disposition, que votre honte et votre désespoir s'accroissent d'être là, ces mêmes personnes sachant bien qu'invariablement ils vous reverront et pour cause !

         Moi, je cours les solderies permanentes et autre Palaf pour habiller mes quatre enfants et tenter de dénicher le T-Shirt ou les baskets de "marque" à prix sacrifiés afin que mes enfants ne soient pas marqués du sceau indélébile de la misère, car dans cette société-là, on porte des vêtements de marque et malheur à vous si vous ne respectez pas ce code, vos enfants se feraient amèrement moquer et blesser psychologiquement, l'indigence a ses limites !

        Et je ne vous parle pas des vacances, ça existe des vacances ? Où ? Pour qui ? Dans quel monde ?

        Alors oui, j'ai repris mes études, histoire de montrer à mes enfants que décidément non, la misère n'est pas une fatalité, chacun a droit à une place dans cette société, que tout le monde a le pouvoir de s'en sortir et que les études en sont le meilleur moyen, que non, il ne fallait pas répondre aux appels des sirènes de la violence et de l'intolérance.

       J'ai donc passé avec succès mon diplôme d'accès aux études universitaires (DAEU) avec 15 de moyenne générale.
       Ce fût évidemment "très facile" comme me l'a dit cette employée de la SEMTAO (à laquelle je ne risquerai pas de prendre la place) de mener de front une vie de femme seule et de mère de famille avec quatre enfants, disposant d'un faible revenu de surcroît et de pensions alimentaires obtenues et recouvrées récemment par l'intermédiaire d'un huissier.

       Je n'ai pas comptabilisé les heures d'études passées après 22H (les aléas d'une "simple mère de famille") et ce jusqu'à deux heures du matin, des fins de semaine à réviser, des dimanches endiablés à préparer mes examens !
       Ah, certes oui ! Que cela a été facile !

       Mais je suis aussi et malgré tout une cliente de la SEMTAO. Ainsi cette employée me doit donc quelque part son emploi. Je contribue à son travail en achetant des titres de transport.

       Aussi et de fait, ce jour-là je crois que j'ai compris en partie et bien que je la réprouve la violence des jeunes des cités.
      Arrêtez d'humilier leurs parents, arrêtez de laminer ainsi à force d'indifférence, d'intolérance et d'idées préconçues vos congénères et concitoyens.

      Concitoyenne car j'ai la chance de posséder le droit de vote à l'inverse d'autres "Sans Nom et Sans Voix" que sont mes compagnons de misère cumulant l'handicap supplémentaire d'être "étrangers.
      Etrangers de par leur nationalité, étrangers dans cette société. Ne pensez-vous pas en ce cas qu'il soit en quelque sorte "normal" que leurs enfants ne respectent pas les lois d'une société qui a rejetté et méprisé leurs parents ?
      Si cette société n'accepte pas leurs parents, pourquoi eux, en accepteraient-ils les codes ?
      Des années-lumière séparent donc nos préoccupations journalières de ce référendum d'aujourd'hui.

      Lettre fort longue me direz-vous, il le fallait. Quel autre moyen ai-je à ma disposition pour crier ma colère, ma révolte ?

      "L'Internationale" que j'ai rebaptisée des bannis à encore de beaux jours devant elle.
       Je n'oserai pas plagier Martin Luther King et son célèbre discours qui commençait par : " Cette nuit, j'ai fait un rêve...", mais j'ai l'espoir qu'un jour peut-être les jeunes des cités canaliseront leur violence, que les "Sans Nom et Sans Voix" s'uniront et se feront entendre, tous ceux que les manques d'argent et de reconnaissance tuent à petit feu.

       Craignez donc le réveil de ce monde qui s'agite chaque jour autour de vous pour se maintenir la tête hors de l'eau, vit à côté de vous dans l'indifférence générale et le mépris le plus odieux. Rien ne justifie ce rejet, cette humiliation permanente subie jour après jour, cette douleur lancinante infligée gratuitement.
      Ne regardez pas de l'autre côté du miroir, Braves Gens, vous risqueriez de vous y rencontrer un jour ou l'autre au hasard de la vie. 



Voilà, cela date de 2000. Je la relis et la retranscris avec beaucoup de douleur, de colère et de désespoir. Qu'y a-t-il de changé depuis ?
                                                   RIEN ...

La mort, la violence, la douleur et l'incompréhension feinte ou déguisée de nos gouvernants.
Je vous laisse vous faire une opinion et voir comment en 7 ans les choses ont évolué.

Commenter cet article

Gaël 10/12/2007 20:57

trés belle lettre.
je suis trés honoré de me retrouver dans votre blog roll du coup, je ne sais pas si ce n'est pas une légère imposture de ma part car je ne pense pas que vous trouverez chez moi de tels articles...

Vous devriez la proposer à Equilibre Précaire, blog coopératif sur la précarité :
http://equilibreprecaire.wordpress.com/

Circé 10/12/2007 21:06

Je crois que nous avons tous à apporter une pierre à l'édifice, à notre mesure, selon notre vécu, notre sensibilité. Bienvenue à vous Gaël.

AnaxaG 01/12/2007 00:17

Circé, dans ta réponse à BCT, je ne comprends pas pourquoi tu parles seulement des femmes ?

Je comprends ta révolte, et l'écriture de cette lettre. Mais, qu'est-ce que cela t'a rapporté ? Es tu mieux 5 ans après ? Non, apparement.

Circé 01/12/2007 01:52

Cette lettre était une réponse en tant que femme à un événement particulier qui était le mépris.Elle est encore et toujours d'actualité, le mépris est toujours là, à la puissance 10.Moi n'est pas le problème mais le ressenti, le sentiment immense de révolte, de colère et l'envie de "tout casser". La situation a-t-elle changée depuis ? Pour moi ? les cités ? les jeunes ?...Je dirai non ! ma très grande crainte est de voir surgir des événements totalement incontrôlés, ce qui s'est passé en 2005 et récemment ne sont que des secousses d'avertissement.J'espère totalement me tromper.Mais y a-t-il quelqu'un pour entendre et analyser autrement que bons et méchants, policiers / jeunes des cités ?

Tom 29/11/2007 13:31

Témoignage vibrant, merci, et d'autant plus pértinent que NS n'a pas hésité aujourd'hui une fois de plus à trainer les cités dans la boue. Sans faire "d'angélisme". Une bonne façon de semer le doute sur sa culpabilité.

Les voyoucrates sont à l'Elysée.

Circé 29/11/2007 21:27

Voilà maintenant plus de 5 ans que ce personnage prétend tout régler par la police, les crs, bientôt l'armée ? C'est trop simple, caricatural et manichéen. Les bons les forces de l'ordre, les mauvais les jeunes des cités. Bien entendu, saccagez, pillez, brûlez, incendiez ne sont nullement des solutions.Mais quel espoir et ou pour ces jeunes ?Et les amalgames faciles, roulez sans casque fait de vous un voyou ?Il me semble que Nicolas Sarkozy, certes avec un chauffeur avait été contrôlé à plus de 180 kms/heure sur l'autoroute, en serait-il un aussi ?Et  "Les coupables seront sévérement sanctionnés", quelle ritournelle éculée ! Cela me fait penser aux pères qui battent comme plâtre leurs enfants, et plus les enfants sont battus, plus ils font des conneries...

BCT 28/11/2007 23:05

Pôvre femme. Je rêve d'un monde où les machines intégreront la mauvaise humeur des caissières...Ca s'appelle des robots.
En totu cas la tienne était gratinée.
Ce qui me tue c'est qu'il n'y a pas besoin de stage. La société produit ce type d'individu.
Il ya quelques années je disais qu'on était en train de construire les futures barbaries. J'espère de tout mon coeur me tromper.

Circé 29/11/2007 11:50

L'important n'était même pas cette femme, c'est le profond sentiment de colère dûe à ce rejet que j'ai ressenti. Une humiliation, une négation de moi en tant qu'individu pensant. Même pas le respect d''être au moins perçu en tant que tel, un être humain à qui l'on s'adressait. De la valetaille sans intérêt, de la M...!A ce moment précis, c'était odieux, j'avais envie de tout casser moi-aussi. Comment tenir debout et faire tenir debout ses enfants si la société ne vous respecte pas, ne vous intégre pas ?Je n'étais plus en pleine crise identitaire de l'adolescence, j'ai raisonné et me suis exprimée par l'écriture, mais quels ravages depuis de nombreuses années. Je me demande toujours où sont les femmes dans les réactions que je vois, que j'entends ? Je rêve du moment où nous allons réinvestir la rue, pacifiquement mais visiblement et respectablement...J'attends que les femmes, les mères, les jeunes filles s'invitent et prennent la place dans ce débat.Où sommes-nous ? Que fait de nous cette société ?Montrons-nous, n'ayons pas peur !

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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "