Naciria hier : attentat à la voiture piégée lancée contre un commissariat de police.
Premier bilan : 4 morts et une vingtaine de blessés.
Depuis le 11 décembre dernier, plus d'une dizaine d'attentats déjoués.
Et la disparition problématique de camions, dont l'un de carburant, qui sont les armes favorites des terroristes et qu'ils pourront bourrer, truffer d'explosifs avant que d'éclater et
disloquer la Vie .
Les informations sont lapidaires : lieu, nombre de morts, blessés...
Moins de vingt secondes montre en main.
Filtre tout de même une donnée parfaitement biaisée : en Kabylie, les terroristes...
Et mon exaspération est inversement proportionnelle à l'aisance avec laquelle la journaliste passe "à autre chose" .
Ceux qui "oeuvrent" à la terreur en Algérie ne sont pas Kabyles .
Algériens non plus .
C'est un grand affront, un profond déshonneur que de le laisser supposer.
Ils ont perdu le nom d' Homme.
Ce ne sont plus que des machines sans âme, réglées comme d'horribles métronomes.
Avec la douleur, l'abomination comme terribles emblèmes.
L'Entend-on la douleur ?
L'a-t-on entendue précédemment ?
Retour en 2002 et aux témoignages que l'on m'avait confiés.
Et je suis la première à m'interroger .
Comment une telle douleur a été inaudible ?
Pourquoi une telle indifférence de la communauté internationale ?
Comment une telle énormité a-t-elle pu se produire, dans un quasi silence institutionnel ?
Dix années...Est-ce que vous vous rendez compte ?
Je suis dépositaire. Et je me suis tue.
Ne me sentant qu'un misérable maillon à peine témoin, sans pouvoir aucun.
Cependant, j'avais déjà celui des mots.
Au moins celui de rapporter les traces indélébiles du terrorisme couvant toujours sous les braises.
Et je ne le fais qu'aujourd'hui .
Comme toujours dans des situations dantesques certains ont développé des stratégies pour résister, ne pas devenir fou de peur, de douleur,
de désespoir.
Je les ai appellé les "Kamikazes de la Vie".
Même les mots peuvent être détournés de leur sens premier.
Et eux ont vécu à tout prix.
Le jeu de la roulette russe poussé à son paroxysme avec pour unique balle: la Vie.
Inconscients ? Fatalistes ?
Vivant par Défi ! Pas d'ignominieuse soumission aux égorgeurs.
Mais un hymne à la vie, même suicidaire.
Alors ce sont les virées et le camping sauvage à la plage, déconseillés ou même interdits à la fois par les terroristes et par les autorités.
Les routes dangereuses empruntées le soir, à vive allure.
La griserie de la vitesse pour se sentir exister :
-" Et puis quoi, si on a un accident, au moins il n'y aura pas de problème .
On ne sera pas paralysé, on ira tout droit au Paradis !"
La consommation d'alcool, parfois de drogue.
Pas de cinéma.
Trop peu en Algérie et de toute façon fermés, risque d'explosion.
Pas de théâtre non plus.
Celui de Béjaïa, fermé également pour les mêmes raisons.
Son directeur, l'humoriste Fellag a été contraint de partir après de longs mois de résistance, sous la pression et les menaces.
Il est aujourd'hui en France.
Cependant,ce sont les hommes qui ont le plus réagi ainsi .
Les filles courageuses qui ont tenté d'aller à contre-courant ont reçu tellement de menaces plus ignobles les unes que les autres décrivant les supplices qu'on leur
réservait qu'elles ont vite été convaincues de rentrer chez elles.
Et les rapports entre garçons et filles qui n'étaient déjà pas faciles ne s'en sont pas trouvés améliorés.
Au niveau de la vie de tous les jours, les voisins ont commencé à se défier les uns des autres, ne sachant plus d'où viendrait le danger.
Les " barreaudages", terme consacré ont fleuri à toutes les fenêtres pour empêcher les incursions extérieures dans les maisons et les appartements à pratiquement tous les étages, les portes
d'entrée doublées d'une autre porte à l'extérieur blindée pour les mêmes raisons.
La claustrophobe que je suis en a été malade .
Imaginez un instant un incendie ou un tremblement de terre dans ces conditions.
Votre domicile refuge-prison devient votre cercueil, votre tombeau.
Et en journée lorsque les fenêtres sont ouvertes, d'immenses draps cachent la vue de l'extérieur sur l'intérieur.
Et par voie de conséquence de l'intérieur sur l'extérieur .
Lorsque j'arrive, la situation en est là.
Pas comme au plus terrible des massacres.
Cependant il y a encore de faux-barrages et le risque bien réel selon les endroits que vous fréquentez.
Pour ne rien arranger le site du ministère des Affaires Etrangères déconseillait tout séjour en Algérie aux ressortissants français.
Anecdote pour moi insolite et qui a fait beaucoup rire mon compagnon et ses amis lorsque nous sommes allés vers le "sud".
Car il leur était inconcevable que je vienne en Algérie et que je n'en découvre qu'une infime partie.
Nous étions en route pour Béchar (ancienne Colombéchar) où l'un des amis de mon compagnon, petit entrepreneur en bâtiment, a à faire pour finaliser un contrat.
Notre circuit est programmé.
Nous devons nous arrêter dans une ville sur notre itinéraire pour y passer la nuit.
Nous ne savons pas encore laquelle, mais au-delà d'une certaine heure, à vrai dire dès la tombée de la nuit, la route qui conduit à Béchar est "risquée".
Le jour, les forces de police et les barrages sont présents.
Mais dès le soir venu, la route est "libre" pour toute exaction.
Arrêt à M'Sila.
Je n'aime pas cette ville. Je la trouve sans attrait, sans sel.
En plein désert, un nouveau Sarcelles à la puissance X qui s'érige.
De la poussière, des immeubles, pas d'arbres, pas de relief.
Une incongruité. Un lieu de passages commerciaux.
Je ne retiens qu'une chose c'est la ville de naissance du trop bref président algérien Boudiaf, assassiné lui aussi.
Nous repartons très vite.
Après avoir toutefois effectué les quelques emplettes dignes du parfait touriste.
Le lézard naturalisé devant porter bonheur, les sandales de cordes que portent les nomades, un tableau de sable représentant un touareg.
Bou-Saâda est sur notre parcours.
Malheureusement nous n'y restons que deux petites heures.
Rien pour découvrir une âme, une ville, des habitants.
Une magnifique palmeraie, un peintre orientaliste français converti à l'Islam qui y repose et puis et surtout l'insconscient masculin qui domine le tout.
Non seulement les Bousaadiennes seraient de jolies filles mais de plus seraient extrêmement habiles dans l'art de s'attacher l'amour d'un homme. (sic)
Dois-je ajouter que durant la colonisation, cette ville était connue pour avoir l'un des cabarets les plus "réputés", avec des danseuses nues dont la lascivité affriolait la gente
masculine à des kilomètres à la ronde.
En un mot c'était le lupanar le plus couru de la région.
Voilà aussi pour la petite histoire.
Nous reprenons vite, trop vite la route, des kilomètres et des kilomètres sans voir âme qui vive .
Je suis un peu agacée.
Mes compagnons sont drôles, charmants, prévénants, mais plus intéréssés par les visites culinaires que par ma soif de découverte et de compréhension de ce pays.
Car je m'emplis de chaque image, impression, sensation.
J'engrange l'Algérie tandis qu'elle me dévore littéralement l'esprit.
Je sais que je ne repartirai pas indemne .
J' éprouve déjà charnellement avant même que de repartir le vide de l'absence.
Etre d'ici et d'ailleurs. Le coeur entre deux continents et l'impossibilité du choix.
C'est à Aïn Sefra que se produit l'incident cocasse pour mes compagnons.
Nous arrivons peu de temps avant la tombée de la nuit.
Et elle s'effectue rapidement en Algérie.
Nous repérons l'hôtel où nous allons dormir, réservons les chambres.
Hypocrisie ambiante et commerciale : Mon compagnon et moi-même ne sommes pas mariés, aussi c'est deux chambres que nous devons réserver et payer.
On ne badine pas ainsi avec les moeurs !
Bien entendu tout le monde sait qu'il n'y aura qu'une seule chambre d'occupée, mais les apparences sont sauvegardées et de plus c'est un gain facile pour les hôteliers.
Je remets donc mon passeport pour donner mon identité et le regard de l'hôtelier est consterné.
Je sens bien que quelque chose le gêne, mais mes compagnons n'y font pas attention.
Cependant moins de 10 minutes plus tard, le commissaire de police du poste le plus proche est là, et souhaite m'interroger.
J'oscille entre agacement, impatience et incompréhension.
Les questions sont pourtant simples :
- Pourquoi êtes-vous là ? Où allez-vous ? Comptez-vous rester longtemps ?
Mon compagnon qui est avec moi, est très calme et répond souvent à ma place.
Je comprends enfin que l'hôtelier a signalé ma présence : Pour ma sécurité !
C'est ce que me rappelle le commissaire.
N'empruntez pas de nuit la route entre Aïn Sefra et Béchar.
La zone est risquée et pas encore "pacifiée" .
Ma présence en tant que française, s'il m'arrivait quoique ce soit est leur souci premier .
En écrivant ces derniers mots, me voici revenue à l'instant présent .
Et les Algériens aujourd'hui, quel est leur souci ?
.../...

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