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29 Dec

La Margotte au Georges. (X)

Publié par Circé  - Catégories :  #Ecriture, #Chroniques Circéennes, #Enfance et Souvenirs, #Nouvelle

Madame Germaine, sortait de la buanderie les bras chargés du lourd chaudron en cuivre et se dirigeait vers la table sous les pommiers. Elle y déposa la lourde casserole à côté des pots en verre, sur une rondelle de bois qui lui servait de dessous de plat.

 

Elle était satisfaite de la cuisson des fruits ainsi que de la couleur et de la consistance qu'avait pris sa préparation. Les confitures promettaient d'être délicieuses. Installée à sa table, à l'aide d'une grande louche, elle remplissait aux trois quarts, chacun des pots qu'elle avait alignés en rang d'oignons. Avec un peu de chance, elle aurait de quoi en faire sept, pensait-elle. Ce qui était déjà une belle quantité. Car cette année, son carré de fraisiers remontants avait bien donné. Elle en était à sa troisième récolte, les précédentes ayant été dégustées en dessert de fruits frais, mais aussi partagées avec les voisins. Echanges mutuels de bons procédés qui leur permettaient de bénéficier de la variété des récoltes saisonnières des uns et des autres, tant en légumes qu'en fruits.

 

Mais là, elle commençait vraiment à en être rassasiée, voire même légèrement écoeurée. Et comme c'était péché que de laisser perdre des fruits ou des légumes, les mises en bocaux et confitures permettaient non seulement de les conserver, mais aussi d'en faire provision pour l'hiver. Ce qui n'était pas négligeable.

 

Mme Germaine pensait déjà aux petits matins frileux où elle dégusterait une belle tartine de pain beurrée sur laquelle elle étalerait une cuillère de sa confiture. Dans son café noir du matin, auquel elle rajouterait la crème épaisse du lait bouilli de la veille, ce serait un délice de gourmandise. C'est sur, elle en garderait deux pots et donneraient les autres à ses enfants. Ses petits enfants, aussi gourmands qu'elle, en raffolaient tout autant.

 

Mme Germaine venait d'humecter le côté extérieur d'une feuille de cellophane qu'elle appliqua immédiatement sur l'un des pots. Elle étirait la feuille et s'apprêtait à la maintenir avec un élastique quand elle entendit au-dessus d'elle un piaillement caractéristique, interrogatif et nerveux. Elle leva la tête, et vit une pie au travers du feuillage, perchée sur une branche. Rien qui vaille cependant qu'elle s'arrêta de vaquer à ses occupations.

 

Elle venait de fermer hermétiquement le premier pot à l'aide d'un élastique et s'apprêtait à en faire de même avec le second en se saisissant d'un nouveau lien extensible, lorsque la pie se laissa tomber en piqué sur ses doigts et du bec lui arracha le fin caoutchouc coloré. Mme Germaine en resta abasourdie. Elle oscillait entre amusement et contrariété, et finit par en rire franchement. Sur la branche au dessus d'elle Margotte, car c'était elle, déchiquetait avec application l'élastique volé.

 

Mme Germaine reprit son occupation, ferma deux autres pots de confiture, quand la pie plongea de nouveau sur sa main pour lui carotter un autre lien. Mais cette fois-ci, elle lui becqueta sèchement le pouce. Ce qui lui arracha un cri de douleur et de vives protestations :

- " Ouh c'te chameau de vilaine bestiole...non mais, v'la t'y pas qu'elle m'attaque la maraude...Essaie de r'evnir, tiens t'vas voir moi c'que j'vas te faire...." 

 

Et joignant le geste à la parole, elle se leva, pénétra dans sa maison et en ressortit armée de son balai. C'était cependant laisser place libre à Margotte et à sa malice. Elle en avait profité pour se poser sur la table, et avec des jacassements satisfaits, s'en prenait à tous les pots de confiture qui avaient été si bien fermés, quelques instants auparavant. A grands coups de bec, elle trouait les opercules que formait le cellophane, se barbouillant au passage de confiture.

 

Eberluée par ce qu'elle voyait, Mme Germaine en resta d'abord tétanisée. Cependant, devant un tel spectacle et la méchante hardiesse de la pie, la moutarde lui monta derechef et avec plus de virulence au nez. Elle se précipita vers la table, balai tournoyant dans les airs pour chasser l'oiseau. Mais Margotte, hargneuse, criaillait en voletant au-dessus du balai, puis fonçait sur la chevelure de Mme Germaine, comme elle l'avait déjà fait avec Mme Gudule.

 

- " Fi d'garce, m'en vais t'faire un sort, moué, c'est pas une pécore d'pie qui va m'faire peur, saleté d'vilaine bête...." criait-elle

 

C'étaient ces cris, invectives et jacassements furieux qui avaient attiré l'attention de Georges, de l'autre côté du mur d'enceinte. Et la même scène que celle qui s'était déjà produite avec Mme Gudule, se reproduisit. Il escalada le mur, se laissa tomber dans le jardin de Mme Germaine qu'il traversa en courant pour arriver dans sa cour.

 

Mais c'est à deux personnages aussi vindicatifs l'une que l'autre qu'il eut affaire, et ce ne fut pas chose aisée que de les calmer, ni même pour rattraper Margotte. Louise qui avait compris ce qui se passait, était sortie de chez elle, et les avait rejoint en utilisant la voie normale d'accès.

 

Mme Germaine était furieuse et demandait pour l'oiseau un chatiment exemplaire. Georges se confondait en excuses, expliquant que la porte du poulailler avait été mal fermée, que ce n'était qu'un oiseau... Louise, elle, commençait à enlever les papiers de cellophane perforés et remettait la confiture dans le chaudron en enlevant toutefois le dessus que l'oiseau avait touché du bec. Puis elle la fit chauffer de nouveau quelques instants supplémentaires.

 

Elle nettoya la table et les pots, les remplit de nouveau, les ferma avec application, et aida Mme Germaine, qui ne décolérait pas à les ranger dans le garde-manger de sa cuisine. Georges, après avoir demandé permission, s'était éclipsé, et ramenait Margotte au poulailler. Il était tourmenté, les larmes au bord des yeux. Mme Germaine voulait que sa pie soit occise. Il n'y avait rien à tirer de ce méchant oiseau-là, disait-elle, se servant maintenant du précédent avec Mme Gudule pour la condamner.

 

Louise resta encore un moment avec Mme Germaine qui lui servit une tasse de café. Elle lui expliqua de nouveau l'enchainement des événements qui avait conduit à la fuite de Margotte et les conséquences que l'on savait dorénavant sur ses confitures.

 

Bougonne, Mme Germaine finit par demander à ce qu'on lui rogne les ailes...

 

 

La Margotte au Georges. (X)
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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "