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25 Dec

La Margotte au Georges. (V)

Publié par Circé  - Catégories :  #Ecriture, #Chroniques Circéennes, #Enfance et Souvenirs, #Nouvelle

Georges inspira un grand coup, et prit son air le plus décidé pour pénétrer dans le vestibule de la maison familiale.

 

C'était en son centre, une vieille batisse à étage, au sol pavé de carreaux de terre cuite rouge disjoints, à laquelle avaient été rajoutées au cours du temps d'autres constructions à l'allure hétéroclite. Une grange d'un côté qui servait d'atelier et de remise au père de Georges, et de l'autre une immense pièce transformée en cuisine. A l'arrière de la maison, étaient situés la buanderie avec des toilettes installées depuis peu qui avaient remplacé la cabane au fond du jardin, le potager, un petit verger, le poulailler et les clapiers à lapins.

 

La mère de Georges s'était réservée cependant un espace autour du puits qu'elle avait transformé en jardin d'agrément. Et selon les saisons, c'était floraison de tulipes, jacinthes ou narcisses, violettes et primevères, oeillets de poètes et son ballet de butineuses laborieuses en été. Mais aussi de ces gros bourdons noirs que Georges aimait tant attraper, pour mieux les observer, dans le verre posé sur une assiette qui les maintenait prisonniers.

 

Il regardait alors miroiter les éclats de lumière qui traversaient le récipient, et dansaient sur leur robe noire. Il aimait sentir au creux de sa main les vibrations diffusées par le vrombissement de leurs vols arrêtés par les parois translucides. Mais quand il sentait que les insectes lâchaient prise, il posait alors délicatement l'assiette au sol, soulevait la geôle transparente et les regardait s'enfuir dans le clair azur du ciel d'été.

 

Cependant, le décor floral n'aurait pas été complet sans la présence de glaïeuls que la mère de Georges affectionnait tant, de marguerites et autres zinias. L'arum entouré de rosiers étaient, eux, ornements permanents ainsi que les pots de géraniums et fuschias. Mais en saison froide, ces derniers étaient rentrés à l'abri de la buanderie sans laquelle ils ne résisteraient aux gels et frimas de l'hiver. Ils retrouvaient pourtant toute leur place en balconnière dès que les saints de glace étaient passés.

 

Une immense table, faite d'un panneau de bois de palissade de belle taille, posé sur deux tréteaux, était dressée à proximité d'un vénérable poirier. Deux grands bancs y étaient accolés. Une balançoire accrochée à une branche du vieil arbre ondulait doucement selon le temps, au gré de la brise ou du vent.

 

 

Le jardin était enclos de vieux murs de pierre, vestiges de fortifications d'une abbaye aujourd'hui disparue. Ils faisaient protection sur deux de ses côtés, et c'est la cure de l'église édifiée en lieu et place du cloître qui en fermait définitivement passage sur son troisième côté. Il fallait donc pénétrer dans la maison pour y avoir accès, ou bien franchir le barrage de la petite porte en bois à clenche à pouce, située au fond de la cour avant de la maison, à côté de la grange.

 

Elle était elle, occupée par un immense cerisier et des lilas adossés au mur du fond. Et aussi par une pompe à eau que le père de Georges entretenait régulièrement. Il la repeignait ainsi que maints pots de fleurs, au gré des désirs de sa femme. Mais c'était en été, un enchantement de couleur tant dans la cour que sur le muret qui la séparait de la rue. Là s'épanouissaient en cascades, des myriades de corolles de pétunias, aux couleurs bigarrées.

 

Mais pour l'heure, c'est dans la cuisine que Georges venait d'entrer.

 

Hormis Bleuette, la chatte au pelage écaille de tortue, vautrée dans son panier installé sur le vieux bahut repeint en blanc, il n'y avait personne. La chatte était allongée sur le côté, le ventre à découvert. Quatre chatons nouveaux-nés, les yeux fermés, étaient accrochés à ses tétines et y têtaient goulûment.

 

Georges lui fît une caresse rapide, mais ne s'attarda pas. Il savait que Bleuette, plutôt douce et placide en temps normal, se transformait en véritable tigresse attaquant toutes griffes dehors, lorsqu'elle venait d'avoir des petits. Et puis la proximité de Margotte sous son pull risquait de déclencher une nouvelle avanie, et il ne le voulait surtout pas. Pas maintenant.

 

La pie et la chatte étaient pourtant habituées l'une à l'autre. L'oeuvre de Georges qui avait imposé Margotte à Bleuette.

 

Si, jalousement, il avait veillé sur la sécurité et la survie du poussin à ses débuts, il l'avait ensuite, en guise de présentation, fait renifler à la chatte. Elle n'avait pas manqué de feuler, ni même de se rêver d'en faire son diner, mais Georges, d'une voix impérieuse l'en avait empêché. Patiemment, il avait réussi ce défi de les habituer l'une à l'autre, alors que Bleuette était par ailleurs une chasseresse émérite. Et nul mulot, souris ou musaraigne n'échappait à son guet patient.

 

Il lui arrivait aussi de chasser les oiseaux. Mais en dehors de la présence de sa maitresse, la mère de Georges qui ne le tolérait pas. Elle lui cassait ainsi sa traque, à chaque fois qu'elle s'apercevait du volaticide qui risquait de se produire.

 

Margotte en gandissant s'était enhardie, et ne manquait pas de venir titiller Bleuette. Elle lui picorait la queue en sautillant et en protestant, lorsque celle-ci ne lui faisait pas place pour partager sa gamelle. La chatte finissait par se pousser, et c'était toujours curieux et amusant spectacle que de les voir toutes deux partager même pitance. Même la tasse de lait n'y échappait pas. Margotte y trempait son bec, relevait sa tête, puis laissait couler le liquide crémeux dans sa gorge. Bleuette attendait alors patiemment qu'elle ait fini pour venir lapper ce que la pie avait bien voulu lui laisser.

 

La chatte avait appris à composer avec les taquineries et agaceries continuelles de la pie. Toutes deux avaient même fini par jouer ensemble. L'une, faussement calme, surveillant l'autre pour mieux la surprendre en lui fonçant dessus en vol piqué, tandis que celle-là faisait semblant de dormir, et bondissait à son approche tel un diablotin sortant de sa boite. Et à ce jeu-là, elles se stupéfiaient mutuellement. Enfin, lorsqu'il faisait très froid, il n'était pas rare de trouver l'oiseau blotti dans la panière à chat, tout contre le ventre de Bleuette.

 

Mais l'arrivée des petits interdisait aujourd'hui toute parution en ces lieux de Margotte. Georges le savait, et était à la recherche de sa mère. C'était à elle qu'il devait parler en premier. Le sort de Margotte toujours cachée sous son pull en dépendait.

 

 

 

 

La Margotte au Georges. (V)
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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "