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24 Dec

La Margotte au Georges. (IV)

Publié par Circé  - Catégories :  #Ecriture, #Chroniques Circéennes, #Nouvelle, #Souvenirs et Enfance

Georges flânait, soucieux, sur le chemin de retour. Margotte était blottie tout contre lui, bien à l'abri sous son pull. Elle ne tremblait plus. Elle émettait bien de temps en temps quelques doux jasements interrogatifs, mais ne bougeait pas. L'esclandre qu'elle avait provoqué à l'école en cette fin de mercredi après-midi ne serait pas sans conséquence. Georges le savait et en était vaguement inquiet.

 

Il s'imaginait Margotte, recherchée par les autorités, dessinée sur des affiches accrochées aux arbres de la place de la Mairie, promettant récompense à qui la ramènerait morte ou vive. A la manière de ces histoires de bandit de grands chemins dont la tête était mise à prix et qu'il lisait dès qu'il le pouvait, dans ces bandes dessinées prêtées par les plus grands, mais que Mr l'instituteur n'aimait pas. Ce n'était pas, disait-il, de vrais livres où l'esprit pouvait se forger convenablement.

 

Là, ce serait Gaspard le garde-champêtre, droit dans son habit de velours cotelé, les reins ceints de sa ceinture de force, qui roulement de tambour à l'appui ferait la criée sur la place du village. Il voyait déjà l'homme à la chevelure aussi drue et blanche que sa moustache, faire l'annonce, tout en roulant les "r"...

 

- " Par décision de Mr le Maire rrrrr, la sus-nommée Margotte, pie bavarde de son état, est recherchée morte ou vive, pour délit d'effronterie et troubles à l'ordre publique. Récompense à qui la ramènera au prochain conseil municipal ... Qu'on se le dise ! "

 

Sa Margotte qu'il aimait tant, recherchée. Sa Margotte qu'il avait élevée patiemment, en la gavant d'insectes, de vers et de graines mêlés à du suif. Des jours et des nuits à la veiller, à répondre à ses cris de poussin affamé alors si laid, déplumé et sans attrait. Sa Margotte, si belle aujourd'hui en son plumage bi-colore, où le noir velouté aux reflets bleutés contrastait si bien avec la blancheur immaculée du reste de son pennage.

 

Cette Margotte qu'il était allé dénicher tout en haut d'un hêtre, dans la futaie du bois de Toisy. Ses mains s'en rappelaient encore. Elles qui avaient été cruellement déchirées par le dôme protecteur d'épines qui surmontait le nid et où les petits étaient à l'abri des prédateurs. Elle n'était plus que la dernière survivante dans la nichée de cinq petits. Ses piaillements étaient bien faibles, et il n'était pas certain qu'il puisse la sauver.

 

Il se souvient comment, juste avant de grimper Jeannot et lui avait été mis en alerte, à proximité de l'arbre alors qu'ils venaient de découvrir tous deux, les vestiges de ce qui avait dû être une pie. Probablement dévorée par Gaspard, l'homonyme renard du garde-champêtre, qui en avait fait festin.

 

Il fallait que l'animal ait été blessé ou malade pour qu'il ait été ainsi surpris par l'attaque du renard, mais Georges et Jeannot se préoccupaient pour l'heure de faire silence. C'était la période de couvaison, et les petits, s'ils vivaient encore, devaient crier famine. C'est ainsi que Georges avait récupéré Margotte.

 

Jeannot, quant à lui, était l'un des rares galopins de sa classe avec lequel Georges s'entendait. C'était comme lui un enfant des bois et des campagnes. Taiseux aussi, perdu qu'il était dans une fratrie au nombre incertain et qui croissait chaque année ou presque.

 

Jeannot habitait un peu en dehors du village, dans une ancienne maison de garde-barrière désaffectée, que sa famille fort pauvre, issue des gens du voyage et sédentarisée, avait investie, quelques années auparavant. Il n'y avait là, à leur arrivée, ni eau courante, ni électricité. Et c'était l'eau du puits situé dans la petite cour à l'avant de la médiocre et minuscule bâtisse qui fournissait toute la famille en eau, tandis qu'un vieux poêle à bois récupéré aux fouilles et remis en état par le père, réchauffait tout ce petit monde. Il permettait aussi d'attiédir l'eau pour se laver chaque semaine au grand baquet et qui en dehors de cela était dévolu aux nombreuses lessives que la mère ne manquait jamais de faire. Le linge qui continuellement séchait en volant au vent entre deux poteaux à l'extérieur en attestait.

 

Cela avait duré des années, jusqu'à ce que le Maire d'alors, au détour d'une élection, soit évincé au profit de Mr Prégent l'instituteur. Rapidement, celui-ci, voyant les résultats d'une telle vie sur les enfants de la famille et néanmoins élèves de sa classe, avait décidé, au nom de la commune, de racheter la masure aux chemins de fer. Pour la louer ensuite à un prix fort modique à la famille. Pour se faire et en tant que Maire, il employait le père, en dehors de la saison d'été où celui-ci était journalier placé dans les fermes alentours, à quelques menus travaux d'entretien et de réfection des bâtiments communaux.

 

La maison avait été la dernière à être électrifiée. Et c'était toujours curieux spectacle que de voir ces poteaux de bois qui amenait le Saint Graal de la lumière en tournant juste un bouton, hérisser le ciel d'horizon jusqu'à cette maison, pour disparaitre ensuite du paysage. Pour finir, l'eau courante avait fini par investir la cuisine, tandis que l'eau du puits ne servait plus qu'à l'entretien du jardin où la mère cultivait de quoi nourrir sa nombreuse progéniture. Et puis solidarité oblige, nombre d'habitants, dont la mère de Georges, venaient déposer des vêtements dont ils n'avaient plus l'usage. Ce qui permettait d'étoffer la vêture des uns et des autres.

 

Georges aimait à se fondre dans cette bruyante troupe en fin d'après-midi le jeudi. Il se demandait souvent si la mère savait qu'elle avait un enfant de plus à nourrir. La réponse, il l'avait alors quasi immédiatement. Arborant un large sourire, elle lui tendait une tartine de pain et de confiture qu'elle avait confectionnée pour les gouters, ponctuant son geste d'un :

- "Tiens mon Georges, c'est pour toi. Mon Jeannot il a bien de la chance de t'avoir pour ami..."

 

Cependant, Georges arrivait à pas comptés, devant la porte de sa maison. Il ne savait pas comment annoncer la mauvaise nouvelle à ses parents. De nouveau ils étaient convoqués. Mais une fois n'était pas coutume, ce ne serait pas pour lui. Enfin, presque pas pour lui.

 

Car à n'en pas douter, Margotte serait le sujet de la sommation.

 

Mais, comme Margotte n'en était pas à son coup d'essai dans l'effronterie et autre méfaits d'oiseau moqueur et insolent, il en était tout chamboulé et anxieux pour la suite des événements.

 

 

 

 

La Margotte au Georges. (IV)
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