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23 Dec

La Margotte au Georges. (II)

Publié par Circé  - Catégories :  #Ecriture, #Chroniques Circéennes, #Enfance et Souvenirs, #Nouvelle

C'est un mercredi soir, peu avant 16H, que se produisit l'événement qui allait mettre en émoi toute la classe ainsi que Mr l'instituteur et très bientôt tout le village.

 

Comme à l'accoutumée, Georges bayait aux corneilles au fond de la classe, le nez dans ses étoiles et son monde. Il attendait d'un air faussement calme que retentisse la cloche qui allait le délivrer de ces trois longs jours de classe qui lui paraissaient une éternité. Enfin jeudi ! Toute une journée à ne plus être enchainé à son banc d'écolier.

 

Déjà Georges était en ce jeudi, et partait en rêverie; Il s'y voyait déjà.

 

Après avoir, comme à son habitude, bâclé ses devoirs, il part courir par monts et par vaux, arpenter les chemins herbeux aux senteurs d'humus et de poussière. Et invariablement à l'orée du bois moussu, se met aux aguets. Aux aguets auditifs. Là où ses oreilles s'emplissent du chant des oiseaux. Déjà ils lui indiquent si leur nid est en construction ou les femelles en couvaison.

 

Et c'est ravissement et enchantement : Le chant du pic vert qui ricane et tambourine, celui du geai qui cageole et frigulote, ou encore celui fluté du loriot, ou mélodieux de la bergeronnette, le jacassement de la pie, et en soirée le chuintement de la chouette...

 

Les yeux fermés, il imprime chacun de leurs vols et mouvements, se laisse porter par l'atmosphère du sous-bois, repère chacun de ses hôtes, puis reprend le chemin des champs.

 

Car Georges n'a pas son pareil pour lever les garennes ou débusquer les lièvres. Il sait lire au sol les traces imperceptibles de leur passage au regard des autres. Comme des hiéroglyphes dont lui seul auraient les clés en sa propre pierre de Rosette.

 

Qu'un renard ait fait sa maraude, et en tapinois ait surpris un coq faisan en parade amoureuse, et Georges sait qui est l'auteur de la traque : Gaspard, près du bois de l'étang ou Tiburce qui vient de plus loin, près du vieux chateau. Qu'une chevrette ayant mis bas récemment et son faon soient sortis des taillis pour brouter l'herbe tendre du printemps, et Georges suit leurs traces jusqu'à la harde...

 

Parfois c'est le battement d'une aile au ras du sol qui lui signale la présence de perdrix, tandis que l'alouette qui grisole au ciel lui confirme qu'il fera beau jusqu'à demain.

 

Puis, l'appel de la rivière est trop fort et il ne peut s'empêcher de dévaler jusqu'à son bord où il se laisse tomber dans les herbes folles, vérifiant auparavant d'un coup d'oeil si une vipère ou une couleuvre n'avait décidé de prendre le soleil en cet endroit. Hors d'haleine, et jusqu'à l'ivresse des sens, il s'emplit alors de l'odeur douceâtre de la vase, mêlée à celle entêtante de la menthe poivrée. Les feuilles des peupliers qui bruissent de leur chant étrange viennent parfaire la mélodie de la vie. Son regard est alors capté à la surface de l'onde miroitante par le vol gracieux d'une libellule, et le ballet facétieux des araignées d'eau qui tricotent des quatre fers plutôt qu'elles ne glissent. Puis soudain, l'attaque d'une tanche ou d'un gardon venu se restaurer à la table ondoyante dressée, laisse le groupe des ballerines, orphelines de l'une d'entre elles.

 

Mais où sont Félix le brochet et Gudule la vieille carpe ? Georges, si avare de mots d'habitude, ne peut s'empêcher de leur donner prénom. Et il rit souvent sous cape, car à chacun il donne celui d'un ou d'une habitante du village.

 

Gudule est ainsi celui de Mme Gudule, la vieille fille du village, qui autrefois avait été fiancée à un autre Georges, emporté lui, dans la tourmente de l'Histoire, tombé aux champs d'honneur, offert en cruel sacrifice à l'hécatombe de la grande guerre. Félix était le cantonnier un peu chafouin qui claudiquait depuis sa blessure de guerre lui aussi. Mais la seconde, celle où les boches étaient venus jusqu'en ce village et avaient réquisitionné plusieurs maisons. Avant de partir, ils avaient voulu le détruire complètement, mais la résistance en avait eu vent et était intervenue à temps.

 

Félix, alors enfant avait reçu un éclat de grenade qui lui avait explosé la cheville et en était resté handicapé, mais rendait malgré tout bien des services à la communauté du village. Gaspard était le garde-champêtre athée et Tiburce Mr le curé. Deux frères ennemis, mais qui se respectaient pourtant.

 

Ils avaient tous deux essuyé leurs fonds de culotte sur les mêmes bancs de l'école. Tous deux avaient connu même horreur dans les camps, mais l'un avait tenu par sa foi en un Dieu, tandis que l'autre rêvait un autre monde où l'homme n'aurait plus de servitude;

 

Georges en était là de ses rêvasseries, lorsqu'une voix grave et courroucée le fît sursauter, le tirant de son escapade bucolique. Mr l'instituteur tonituait tandis que tous les élèves sans exception s'esclaffaient.

 

 

 

 

 

La Margotte au Georges. (II)
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