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19 Dec

Bombe à Retardement.

Publié par Circé  - Catégories :  #Ecriture, #Chroniques Circéennes

Le bus toussote, crachote, cahote, et bringuebale englué dans les traditionnels ralentissements en cette ville passé 18H. La nuit a recouvert la cité de son manteau sombre. Pas de lune ou d'étoiles accrochées au ciel ce soir.
 

Il a plu toute au long de la journée. Une pluie poisseuse qui détrempe les vêtements sans même que l'on s'en aperçoive.
 

Les vitres du bus sont recouvertes de buée, et font condensation. Des rigoles se forment et en dévalent les carreaux en de curieux ruisseaux. Cela sent l'humidité et la poussière, le rance et l'exhalaison des corps entassés.
 

Assise à l'avant du bus, j'attends la station qui va me libérer de cette geôle forcée. J'ai la nausée.
 

Tenir, tenir...Ne rien montrer, ne pas craquer alors que j'ai envie de hurler. Les mots résonnent dans ma tête. Ils tournent en une horrible sarabande de spectres délétères chaloupant devant mes yeux. La danse macabre est avancée.
 

Deux années que je n'avais eu de ses nouvelles. Deux années où tout lien avait été rompu, coupé. Volontairement. De part et d'autre. Spirale de la violence verbale arrêtée avant qu'elle ne devienne coups.  Rappel à la loi. Et puis silence. Quelques nouvelles glanées ici et là. Il allait bien, avançait, mûrissait. L'essentiel était là.
 

Le cœur au bord des lèvres, la tête dans un étau. Tenir, tenir...
 

Le bus s'arrête enfin à destination, et je m'enfuie plutôt que je ne descends du bus. J'avance pourtant comme une automate. Le flot des larmes silencieuses a surgi sans crier gare. Elles roulent et ravinent sur mon visage, s'insinuent jusque dans mon cou. Les sanglots contraints depuis de longues minutes et qui enserraient ma poitrine se libèrent. Telle une vague tumultueuse dévalant les flancs d'une colline, ravageant la terre, elles font sauter le barrage de la retenue. Les convulsions me chavirent et naufragent mon estomac vidé et retourné. La nausée a fait son effet.
 

- " Maman, il est malade, très malade. Il vient d'être transporté en urgence à Tours. Maman... Il a deux tumeurs au cerveau..."
 

Ces mots, ces terribles mots qui lancinent et assassinent.
 

Ces mots qui m'ont tenue suspendue au-dessus d'un gouffre sans fond, pendant de longues minutes sans fin, muette d'effroi. Interloquée, sidérée, anesthésiée.
 

Et puis, parce qu'il fallait bien répondre, et qu'à l'autre bout du fil, la voix de ma fille se cassait et sanglotait, d'une voix atone, je lui posais les questions adéquates : Où est-il ? Quel service ? Quelle chambre ?
 

Pas certaine qu'il veuille me voir, mais j'irai, rien ne m'en empêcherait.
 

Un samedi clair et beau. Lumineux. De cette lumière froide de l'hiver. Le paysage défile au travers de la vitre de ce train qui me mène  vers lui. La campagne est en sommeil. Les champs labourés exposent leurs ventres scarifiés au soleil hivernal.Les branches décharnées des arbres en d'immenses et effroyables candélabres lancent des suppliques au ciel.
 

Les gares s'égrènent. Mon cœur est monstrueusement calme. Il est prêt à mener bataille, toutes les batailles. Renouer avec cet enfant et guerroyer avec la dernière énergie contre la maladie. Tours, un bus, l'hôpital, 2ème étage du service neurologie, une chambre.
 

Je frappe et entre. Mon fils est vissé à son lit, l'aiguille d'une perfusion lui trouant une veine de son bras gauche. Goutte à goutte, le produit qui doit faire baisser la pression des tumeurs dans son crâne se distille en son corps. Il est pâle. Les yeux exorbités. L'effet des tumeurs qui compriment son cerveau.
 

Un sourire ébauché. Quelques mots échangés. Oui, évidemment que je peux rester. Faire front...
 

Trois jours à attendre et trois jours hors du temps, hors de la vie ou de la mort. Dans un nébuleux espace temps. Dans quel état en sortirait-il, s'il s'en sortait ? La peur qui s'infiltre, se faufile, insidieuse et malfaisante. Je savais qu'il avait demandé à sa sœur de l'aider à partir s'il en venait à rester grabataire. Comment à 25 ans, accepter cela ? Mais bon sang, lui insuffler cette énergie, ne jamais s'avouer vaincu avant d'avoir mener bataille.
 

Et il en faudrait de la force et de l'énergie, les problèmes de suite évoqués, en dehors du risque opératoire lui-même, étaient des problèmes d'aphasie, de vue, de paralysie d'un côté de son corps.
 

Trois jours à attendre. Et puis une opération de huit très longues heures à attendre de nouveau, entrecoupées de nouvelles en provenance du bloc opératoire que les infirmières venaient nous porter régulièrement. Nous étions deux à attendre en ces longs couloirs ou défilaient les lits et brancards, les visiteurs et les soignants. Et les coups de fils se sont succédés tout a long de la journée. Inquiétude, désarroi de toute la famille autour du plus jeune de la fratrie.
 

Café et cigarettes grillées une à une, en sus pour ma fille ont jalonné cette journée.
 

20H30. Il est de retour dans sa chambre, la tête enturbannée, un drain fixé dans son crâne et qui laisse s'échapper le liquide qui abîmerait encore plus sûrement son cerveau. Il nous reconnaît, tente de parler. Il est bien aphasique et s'en rend compte. Alors avec rage, et sa main gauche scandant chacune des syllabes des mots qu'il prononce, il nous dit qu'il va bien. Par provocation envers les deux bombes à retardement qu'il avait le matin même dans son crâne, il soulève son bras droit et regarde, sa jambe droite et regarde aussi.
 

Chaque mouvement lui est douleur, mais il joute et se querelle avec son corps. Un long vomissement le laisse pantelant. Sa soeur horrifiée sort de la chambre et va appeler une infirmière, tandis que calmement je tiens le haricot dans lequel il déverse sa bile, et d'une voix sereine tente de l'apaiser.
 

L'infirmière arrive, prend le relais, injecte les dérivés morphiniques et nous demande maintenant de partir. Il va dormir...
 

C'était il y a une année...Des deux tumeurs, reste un embryon lové, accolé au tronc cérébral. Impossible de l'éradiquer sans risquer pour sa mobilité, sa vue, ses sens, et que ceux-ci ne soient définitivement perdus. Sa jambe droite qui le lâchait a retrouvé de la vigueur sous l'effet d'une année de rééducation. En soirée, il lui arrive encore de claudiquer, avec de petits passages d'aphasie lorsqu'il est très fatigué. Son champ visuel reste lui, désespérément à 90°.
 

Et son bras droit, s'il bouge de bas en haut ou sur le côté, n'a pas retrouvé sa mobilité. Encore deux années de rééducation, avant de connaître les séquelles définitives des attaques des monstres en son cerveau tapis, et aujourd'hui partis, mais dont il reste infecte semence.
 

Ce dimanche, nous allons en famille passer notre deuxième solstice d'hiver. Notre vie est désormais rythmée par les IRM semestrielles, puis annuelles. Elles doivent vérifier l'état de l' abominable embryon qui peut à tout instant se redévelopper.
 

La pression et l'angoisse montent. La prochaine aura lieu début janvier.

Bombes à retardement, je vous hais, mais malgré les moments mutuels de colère et de découragement, pour mieux vous combattre, ensemble nous ferons front !

Bombe à Retardement.
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" Pourquoi une Femme entière ne serait-elle qu'une moitié ? "